Je me souviens
A l’occasion d’un atelier d’écriture autour de la mémoire collective et d’une écriture automatique et neutre de je me souviens, à la Perec, il m’est venu ce texte, assurément imprégné des images de l’exposition photo de Skeyes que j’avais vu la veille, pour la commémoration des vingt ans de l’assassinat de Samir Kassir, des images qui réveillent tout ce qui a été enfoui… sans pour autant cesser d’être indigestes .
Je me souviens de la révolution d’ Octobre,, des gens qui faisaient la queue par centaines dans les banques, sur le trottoir, pour prendre 200 USD – 300 USD de leurs sous gagnés à la sueur de leurs fronts
Je me souviens de ces grappes de personnes agglutinées pour accéder à leur bien
Je me souviens des files sous un soleil de plomb pour faire le plein
Je me souviens de l’indignité
Je me souviens de la révolution d’Octobre
Je me souviens d’un peuple révolté, des forces de l’Ordre qui frappent leur propre peuple
Je me souviens de l’attentat contre Walid Eido, Gebran Tuéni, de l’assassinat de Samir Kassir
Je me souviens de la place Sassine dévastée par l’attentat à la bombe
Je me souviens de la peur des femmes et des enfants
Je me souviens de cette femme dont le fils avait disparu dans les geôles syriennes
Je me souviens des journalistes étrangers au Chase en 2006
Je me souviens de mon père qui ne voulait pas laisser la maison en 2006 et évacuer avec moi sur un bateau
Je n’ai pas évacué
Je me souviens de ma mère et de sa chemise blanche ensanglantée
Je me souviens du hall du Collège ce jour de l’attentat contre l’ambassade américaine et de mon émotion à y retrouver ma mère vivante
Je me souviens de l’engagement de mon père et de son affolement quand il avait appris la nouvelle
Je l’imagine se précipiter sur les lieux du crime et chercher ma mère dans les ruines ou dans ce qui restait de l’ambassade
Je me souviens des avocats américains, des années plus tard qui voulaient reconnaitre et réparer le mal subi
Je me souviens des étés à l’ATCL à défaut de pouvoir aller au Coral Beach ; il y avait désormais deux cotés
Je me souviens de Harissa qui me couve d’en haut
Je me souviens de nos jeux d’enfant à Beit Mery et des pins que j’aime
Je me souviens des aboulés, ces feux régénérateurs que nous faisions avec mon père
Je me souviens du rire de mon père malgré la guerre
Je me souviens de la manucure qui venait chez ma tante durant la guerre et de cette première fois où elle vernit mes ongles
Je me souviens de ana l oummou l hazina de Feyrouz le vendredi saint et de ma tristesse
Je me souviens de la visite des sept églises la veille
Je me souviens du pain béni à Dhour et de l’accueil de Issam le boulanger quand je passais à bicyclette
Je me souviens du Coral Beach et de sa jetée ; et ensuite de la privation de la jetée
Je me souviens de mon exil parisien, de la cage d’escalier Avenue Henri Martin qui me serrait la gorge
Je me souviens des coups de fil reçus depuis la Centrale à Beyrouth, des 5 minutes où mes parents me parlaient parce que d’autres faisaient la queue et qu’il n’y avait plus de ligne internationale à Beyrouth
Je me souviens du Lux durant la guerre
Je me souviens de l’obscurité
Je me souviens d’Angèle , la bonne nounou de mes cousins
Je me souviens de n’avoir jamais eu de nounou ni de nounours
Je me souviens des traversées Est -Ouest par le Port de Beyrouth durant la guerre et des filles de joie sur le pas de la porte à Zaytouné
Je me souviens du salut amusé de mon père à Marika ou autres
Je me souviens de Dr Hallak qui me donnait des sucettes é la fin de chaque consultation et de ce qu’il avait été assassiné, parce qu’il était juif
Je me souviens de ce quartier du gentil pédiatre devenu miséreux
Je me souviens de l’assassinat du père d’Arlette dans ce quartier
Je me souviens de la tristesse d’Arlette
Je me souviens des virées à vélo à travers tout le pays
Je me souviens de mon amour pour ma terre
Je me souviens des cadeaux de mon frère
Je me souviens de l’étendue qui s’ouvrait devant moi , bout de Méditerranée sacré
Je me souviens de mon école de l’autre côté
Je me souviens de Znoud el Sitt, ce dessert blanc fondant de Tripoli
Je me souviens du vieux port de Tripoli
Je me souviens d’avoir pris le Connex pour y aller
Je me souviens que c’était comme voyager
Je me souviens des Cèdres bienfaisants
Je me souviens des heures à contempler la Vierge
Je me souviens des flashs à la radio pour nous prévenir des bombardements, de maktak al tahrir fi khabar jadid
Je me souviens de l’abri et des parties de tarnib -de cartes
Je me souviens de mes voisines devenues mes amies grâce à l’abri
Je me souviens des sorties d’abris, et de la traversée du passage du Musée le lendemain
Je me souviens des francs- tireurs au passage
Je me souviens de l’autocar qui nous attendait de l’autre côté
Je me souviens des sacs de sable qui protégeaient les fusils
Je me souviens de nos vies de sable
Femmes de myrrhe et de sable
Je me souviens de mes autrices favorites : Hanan el Sheikh, Nadia Tueni, Hoda Barakat, Venus Khoury
Je me souviens des femmes qui cuisinaient après les explosions
Je me souviens des femmes qui faisaient le pain dans les abris
Je me souviens des femmes qui éclairaient nos vies

