Je me souviens

Article : Je me souviens
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7 septembre 2025

Je me souviens

A l’occasion d’un atelier d’écriture autour de la mémoire collective et d’une écriture automatique et neutre de je me souviens, à la Perec, il m’est venu ce texte, assurément imprégné des images de l’exposition photo de Skeyes que j’avais vu la veille, pour la commémoration des vingt ans de l’assassinat de Samir Kassir, des images qui réveillent tout ce qui a été enfoui… sans pour autant cesser d’être indigestes .

Je me souviens de la révolution d’ Octobre,, des gens qui faisaient la queue par centaines dans les banques, sur le trottoir, pour prendre 200 USD – 300 USD de leurs sous gagnés à la sueur de leurs fronts

Je me souviens de ces grappes de personnes agglutinées pour accéder à leur bien

Je me souviens des files sous un soleil de plomb pour faire le plein

Je me souviens de l’indignité

Je me souviens de la révolution d’Octobre

Je me souviens d’un peuple révolté, des forces de l’Ordre qui frappent leur propre peuple

Je me souviens de l’attentat contre Walid Eido, Gebran Tuéni, de l’assassinat de Samir Kassir

Je me souviens de la place Sassine dévastée par l’attentat à la bombe

Je me souviens de la peur des femmes et des enfants

Je me souviens de cette femme dont le fils avait disparu dans les geôles syriennes

Je me souviens des journalistes étrangers au Chase en 2006

Je me souviens de mon père qui ne voulait pas laisser la maison en 2006 et évacuer avec moi sur un bateau

Je n’ai pas évacué

Je me souviens de ma mère et de sa chemise blanche ensanglantée

Je me souviens du hall du Collège ce jour de l’attentat contre l’ambassade américaine et de mon émotion à y retrouver ma mère vivante

Je me souviens de l’engagement de mon père et de son affolement quand il avait appris la nouvelle

Je l’imagine se précipiter sur les lieux du crime et chercher ma mère dans les ruines ou dans ce qui restait de l’ambassade

Je me souviens des avocats américains, des années plus tard qui voulaient reconnaitre et réparer le mal subi

Je me souviens des étés à l’ATCL à défaut de pouvoir aller au Coral Beach ; il y avait désormais deux cotés

Je me souviens de Harissa qui me couve d’en haut

Je me souviens de nos jeux d’enfant à Beit Mery et des pins que j’aime

Je me souviens des aboulés, ces feux régénérateurs que nous faisions avec mon père

Je me souviens du rire de mon père malgré la guerre

Je me souviens de la manucure qui venait chez ma tante durant la guerre et de cette première fois où elle vernit mes ongles

Je me souviens de ana l oummou l hazina de Feyrouz le vendredi saint et de ma tristesse

Je me souviens de la visite des sept églises la veille

Je me souviens du pain béni à Dhour et de l’accueil de Issam le boulanger quand je passais à bicyclette

Je me souviens du Coral Beach et de sa jetée ; et ensuite de la privation de la jetée

Je me souviens de mon exil parisien, de la cage d’escalier Avenue Henri Martin qui me serrait la gorge

Je me souviens des coups de fil reçus depuis la Centrale à Beyrouth, des 5 minutes où mes parents me parlaient parce que d’autres faisaient la queue et qu’il n’y avait plus de ligne internationale à Beyrouth

Je me souviens du Lux durant la guerre

Je me souviens de l’obscurité

Je me souviens d’Angèle , la bonne nounou de mes cousins

Je me souviens de n’avoir jamais eu de nounou ni de nounours

Je me souviens des traversées Est -Ouest par le Port de Beyrouth durant la guerre et des filles de joie sur le pas de la porte à Zaytouné

Je me souviens du salut amusé de mon père à Marika ou autres

Je me souviens de Dr Hallak qui me donnait des sucettes é la fin de chaque consultation et de ce qu’il avait été assassiné, parce qu’il était juif

Je me souviens de ce quartier du gentil pédiatre devenu miséreux

Je me souviens de l’assassinat du père d’Arlette dans ce quartier

Je me souviens de la tristesse d’Arlette

Je me souviens des virées à vélo à travers tout le pays

Je me souviens de mon amour pour ma terre

Je me souviens des cadeaux de mon frère

Je me souviens de l’étendue qui s’ouvrait devant moi , bout de Méditerranée sacré

Je me souviens de mon école de l’autre côté

Je me souviens de Znoud el Sitt, ce dessert blanc fondant de Tripoli

Je me souviens du vieux port de Tripoli

Je me souviens d’avoir pris le Connex pour y aller

Je me souviens que c’était comme voyager

Je me souviens des Cèdres bienfaisants

Je me souviens des heures à contempler la Vierge

Je me souviens des flashs à la radio pour nous prévenir des bombardements, de maktak al tahrir fi khabar jadid

Je me souviens de l’abri et des parties de tarnib -de cartes

Je me souviens de mes voisines devenues mes amies grâce à l’abri

Je me souviens des sorties d’abris, et de la traversée du passage du Musée le lendemain

Je me souviens des francs- tireurs au passage

Je me souviens de l’autocar qui nous attendait de l’autre côté

Je me souviens des sacs de sable qui protégeaient les fusils

Je me souviens de nos vies de sable

Femmes de myrrhe et de sable

Je me souviens de mes autrices favorites : Hanan el Sheikh, Nadia Tueni, Hoda Barakat, Venus Khoury

Je me souviens des femmes qui cuisinaient après les explosions

Je me souviens des femmes qui faisaient le pain dans les abris

Je me souviens des femmes qui éclairaient nos vies

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