Elle n’aime pas que l’on parle de son âge, mais elle a moins de quarante ans et a déjà accompli beaucoup. Lina Ghotmeh, qui utilise souvent les mots « monolithes » et « amorphe », est est loin d’être elle-même amorphe. Elle prend position. Elle sera très probablement un des monolithes au féminin de l’architecture du XXIème siècle. On pourrait s’entretenir avec elle durant des heures. Établie en France mais parcourant souvent  le globe, elle a remporté de nombreux concours et prix prestigieux, tels que l’AFEX. Ella a aussi conçu des méga projets, à Paris et en Estonie : la réhabilitation de l’ancienne Gare Masséna – dans le cadre du concours Réinventer Paris – le Musée national estonien, les restaurants du Palais de Tokyo, etc. Le rapport à la terre est au cœur de ses préoccupations, de même que l’innovation, urbaine et sociale. Elle porte haut l’ambition de concevoir le bâtiment autrement, de manière plus responsable et durable. Elle vient de remporter le concours lancé par le Ministère de l’Economie français pour la construction d’un logement multi-générationnel à Angers. Le Liban, ce qui s’y est passé, ce qui s’y passe ou ne s’y passe pas, nourrissent sa créativité et sa pensée. Entretien à bâtons rompus avec une architecte classée par la European Architects Review, parmi les dix architectes visionnaires pour la nouvelle décennie.

Pourquoi avoir quitté le Liban ?
J’ai quitté le Liban en 2001. J’avais la curiosité de découvrir autre chose, de développer ma profession. L’architecture est un métier ouvert sur le monde. Pour l’exercer et l’apprendre, je dois voyager, confronter ce que j’ai vu, vécu ici, avec d’autres cultures. C’est ainsi qu’émergent de nouvelles architectures, de nouveaux espaces, de nouvelles manières de vivre.
J’ai fait mes études à l’Université Américaine de Beyrouth, puis un stage chez Jean Nouvel. Je suis tombée amoureuse de Paris, l’antidote de Beyrouth, avec son architecture homogénéisée, ses politiques publiques. J’aimais à deux faces : Beyrouth et Paris. Je me retrouvais à cheval entre le Liban et Paris et, aujourd’hui, le monde entier. Mais j’ai un attachement très fort au Liban et ce que j’y ai vécu m’a donné un autre regard sur mon métier.

Comment ceci se traduit-il dans l’exercice justement de votre métier ?
Ce que la guerre a généré à Beyrouth et mon enfance là-bas m’ont influencé. J’ai vu la ville se transformer : une sorte de poésie un peu atroce qui émergeait de cet extrême, les fouilles qui émergeaient au moment où on allait reconstruire. Un processus de découverte, une histoire qui émerge.
Et puis, il y a ce rapport à la nature: on n’a pas de parcs… Dans les bâtiments, dans les ruines, sur la ligne de démarcation, la nature reprenait ses droits. Quand on se balade, dans les maisons délaissées, dans le dôme suspendu au centre ville, la nature revient ; il se noue un dialogue très particulier avec la nature, invisible.
J’ai cherché à reprendre ce dialogue dans Stone Gardens à Beyrouth, à coté du port, avec le revêtement en terre striée. Son aspect, c’est comme s’il émergeait du sol, une sorte de monolithe de terre. Et des jardins qui viennent envahir les ouvertures. J’y ai exploré une archéologie du futur avec ce processus de digue. J’ai aussi voulu créer des appartements qui ne se ressemblent pas. C’est une prise de position par rapport à ce qui se fait actuellement au Liban. Les appartements dans les tours dictent une certaine façon de vivre, un certain rapport social.

Quelle place le Liban occupe dans votre processus de création en général, ici et ailleurs?
Le Liban est en moi, dans mon travail, par des choses qui me frappent et qui m’ont affectée sur un plan plus personnel. Il véhicule une certaine mélancolie, une mémoire triste, négative. Il m’a conduit à une certaine manière de percevoir. Je m’imprègne de ce que la guerre a généré : une certaine esthétique. Je réfléchis alors à comment ces façades peuvent devenir productrices d’un nouvel imaginaire, d’une vie positive. C’est pour ça que Stone Gardens n’a pas une forme fixe en elle-même. Elle ressemble plutôt à une sorte de stèle. La façade est trouée : un peu comme la guerre. J’y ai fait cependant des ouvertures génératrices de nouvelles vies.
Le fait que Beyrouth soit une ville chaotique, sans urbanisme réel, en fait un champ d’expérimentation permanent. On y est choqué, surpris, par l’atrocité humaine permanente. Puis la mer et la montagne viennent tout aplatir. Tout ceci m’affecte dans ma manière de concevoir les choses, y compris en dehors du Liban. Pour le Musée national en Estonie, par exemple, j’ai pris un risque. Je suis sortie du site imposé par le concours – je n’ai pas respecté le règlement – pour pouvoir travailler la relation à la mémoire. Il fallait se réapproprier les traces de la guerre. Le musée joue un rôle urbain pour créer une nouvelle mémoire.
Autre exemple, la Gare Masséna : j’y ai créé un rapport à la nature très spécifique : non pas dans un langage à la française – comme les jardins de Le Nôtre – mais plutôt dans un langage emprunté au Liban. Ce langage que je re-contextualise dans un autre endroit, vient de mes origines, qui se confrontent à une autre culture, architecturalement parlant.

La European Architect Review, vous liste parmi les 10 architectes ‘visionnaires pour la nouvelle décennie’, quelle serait votre vision, votre rêve pour le Liban dans ce sens ?
Au Liban même, il y a plein de défis et de challenges qui m’excitent, qui me donnent envie de prendre position. L’architecture devient plus puissante. J’aime bien y travailler. Ce serait en même temps cloisonant de n’être qu’au Liban. Il n’y a pas de politiques publiques, pas de représentation politique. Mais il y a, de ce fait, une plus grande responsabilité de la part de l’architecte. J’ai envie de transformer, de créer une identité et un meilleur équilibre entre les plus riches et les plus pauvres. L’architecture questionne la perception. J’ai envie de faire un projet pour tout le monde : un lieu capable d’accepter les Libanais avec toutes leurs contradictions et différences. Ce serait un lieu amorphe à l’image de Beyrouth : ni un musée, ni un lieu de résidence mais tout à la fois. Un lieu de vie pour tout le monde, environnementalement visionnaire. Avec une économie circulaire, comme dans la Gare Masséna. Que faut-il créer comme typologie à l’image de cette folie libanaise ? Un monstre amorphe qui peut intégrer tout le monde, un peu comme la corniche. Un lieu qui n’est pas lisse.
De nouvelles formes doivent émerger et dialoguer avec la mémoire de la ville et la transformation qui a eu lieu et que l’on ne peut occulter. Avec une dimension poétique et engagée. Ce modèle ferait participer un public plus large, notamment les artisans (comme c’est le cas dans nombre de mes chantiers). Ils en deviennent partie prenante.

Comment faites-vous pour être si prolifique ?
Je suis dingue. Mon calme apparent n’est que la pointe de l’iceberg. Gérer une agence est une affaire diplomatique, psychologique, une folie… J’ai une équipe de vingt personnes avec une grande diversité culturelle : des Japonais, des Français, des Indiens, etc. Chaque personne est d’une importance primordiale. Ce sont des passionnés. On travaille comme une micro- famille. Il y a un partage émotionnel car il faut qu’on partage une intensité ensemble.

Vous avez gagné le prix de l’AFEX et le Lebanese Architect Awards. Etes-vous perçue comme une architecte française ou libanaise ?
Les français me perçoivent comme française, les libanais comme libanaise. Aujourd’hui, on est tout et on est spécifique. Ma multiplicité se nourrit aussi de mon équipe. Dans la communication, la presse, on ne parle pas de moi en tant qu’architecte de telle ou telle origine. Ceci dit, je suis mariée à un Libanais et je suis mariée au Liban, donc je suis doublement mariée.
Je voudrais rajouter par rapport au Lebanese Architect Awards que c’était une très belle expérience car c’était ouvert au public. Deux mille personnes ont assisté. J’ai deux projets potentiels au Liban maintenant.

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