Stop Calling Beirut

Article : Stop Calling Beirut
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8 avril 2025

Stop Calling Beirut

Stop calling Ziad, Stop calling Beirut, arrêter d’appeler quand on sait qu’il n’y aura pas de réponse, la réponse d’avant. Quand on a aimé, mais qu’il n’y a plus que l’absence. Beyrouth n’est plus; Ziad n’est plus. Beyrouth même sous les bombes, même avec ses lignes de démarcation, était autre.

La mémoire d’un homme, de Ziad en l’occurrence, disparu comme Beyrouth, un jour de guerre – avalé par la mer -ce sont des histoires liées à la mémoire d’une ville. Celle des lignes de démarcation, des bombardements, des francs-tireurs, des passages Est – Ouest, du père prêtre – qui aurait facilité le passage – la plage de Dalieh depuis usurpée, l’après- guerre qui prolonge la guerre autrement. On revoit notre enfance, notre adolescence… notre « adultance », présent au parfum de la violence.

L’hommage, l’au-revoir à Ziad Abi Azar qui a mis tant de temps avant de pouvoir se dire publiquement est sans doute venu avec la nécessité de dire au revoir à une ville, dont les contours s’évanouissent tous les jours un peu plus. Pour en saisir quelque chose; parce que la mémoire s’appuie sur le tangible, sur les petits riens du quotidien, sur les lieux, les rires et les rêves du quotidien. Du temps où il suggérait encore le rêve, du temps où il était habité. Du temps de la présence. Avant que tout ne parte en fumée, dans la fumée de la pollution des vies beyrouthines, devenues fumeuses.

Les amis, c’est la seule corde qui fait que quelque chose tient encore, que le souvenir nourrit ; la corde de cette indéfectible amitié et cette passion commune pour le théâtre et la poésie.

A un croisement violent d’autoroutes, dans la venelle, dans ce petit théâtre, les comédiens restituent une grande histoire de décadence et d’amour, celle d’un frère et d’une sœur pour leur frère; d’une amie pour un ami, d’une amoureuse ; celle de citoyens en communion avec leur ville.

Il pleut durant toute la pièce ; on dirait que les protagonistes se noient. C’est le naufrage libanais. Pas d’édulcorant ; mais dans cette histoire violente parfois quelques saveurs  souvenirs tendres. C’est grâce à la tendresse que l’on peut survivre à ces tragédies et continuer à créer. La voix de Maya Zbib magnifique chanteuse et actrice, porte le voyage dans le naufrage.  Tout une époque de la ville : les boites de nuit,  la cocaïne, les sandwicheries et les bistrots : Marrouche, Barbar , les bars, le Monkey Rose, des noms qui résonnent pour nous Libanais. Sur fond de galop équestre. Un cheval fou galope sur l’écran tout le long de la pièce.  Cette bête douce et puissante qui a peur de l’homme et qui en même temps a des vertus thérapeutiques pour lui. Cette bête que Ziad affectionnait.

« Le cheval peut aider à rencontrer la vie qui sommeille en chacun de nous. Entre nous et lui, se créent des liens initiatiques. Sa force devient notre force, sa vitesse, notre vitesse, sa perception des paysages, la nôtre » écrit Gilbert  Sinoué dans son roman, L’homme qui regardait la nuit. Sur fond de galop, ces hommes et femmes qui regardent la nuit … de Beyrouth, rendent un puissant hommage au frère et à la fraternité. Et à l’intimité, pudique.  

Stop il faut arrêter quelque chose; il faut arrêter le galop fou libanais, la fuite en avant, l’aller -retour. Stop, il faut arrêter l’incendie de la ville, de ses fils. “There is a small city for sale, overlooking the sea, cheap, made of paper, flammable” dit la note sur le spectacle. “ It is not just a city (…) It is the fleeting beauty of youth crushed beneath the weight of history, a melody lingering after the orchestra has left. A hangover after the party is over”.

On sort du théâtre hanged over, ivre de douleur, la gorge nouée mais aussi plein de la vérité du propos et de l’émotion que communiquent des comédiens habités. C’est sans doute pour cela, pour des gens comme ceux-là, qu’il ne faut pas cesser d’interpeller Beyrouth.

 

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