Le nom de la rose – Destination Beyrouth svp

Article : Le nom de la rose –  Destination Beyrouth svp
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8 février 2025

Le nom de la rose – Destination Beyrouth svp

wayhatak a Beirut – Une piece de théatre de Jean Abdelnour au Cinéma Royal

«  Donnez-moi le temps, un peu de temps pour respirer, pour aimer, pour créer, pour écrire ». La comedienne répète des mots, une litanie qui est « music to my ears » comme on dit en anglais

Trois filles comme des clowns, accrochées ici et là, suspendues sur des barres à différents niveaux de la scène, avec des balafres rouges sur les joues. Une scène à l’image de nos destins libanais, entre élévations et chute, damnation et espérance. Des clowns qui font le spectacle pour ne pas jouer la tragédie de leur existence. Des roses partout comme dans un banquet de roses, m’a rappelé Le nom de la rose à Paris. C’est une chaine de roses, une chaine au sens noble, un marchand de fleurs, sauf qu’ici c’est le nom de Beyrouth – j’aimerais être une marchande de fleurs. La pièce est autour de Beyrouth : trois jeunes femmes comme moi, bien plus jeunes que moi, qui courent, qui galopent, qui halètent. Le poids de leurs pas, la scansion de leurs pas comme celle de cette guerre, de cette lutte interminable. L’amour, le manque, le capitalisme sauvage. L’ironie. De quoi manquez-vous ? Beyrouth est la ville la plus sûre au monde, s’amusent-elles. Comme une façon de dire le déni dans lequel vivent les Libanais.  Nous avons les meilleures écoles, les meilleurs hôpitaux à Beyrouth poursuivent-elles… auxquelles personne n’a accès. Enfin un ton libérateur.

Les filles galopent sur scène, quasiment non-stop, comme des chevaux, des juments. Il y a ceux qui galopent libres au vent et qui ne s’essoufflent pas parce qu’ils savourent le pas de cheval, sa cambrure, leur connexion et ceux qui rament et qui halètent. A Beyrouth, c’est plutôt la deuxième option qui prévaut. Même ce magnifique animal qui est si connecté aux humains a quitté la ville. Il en demeure quelques-uns qu’il faut vraiment chercher. Car cet animal a besoin de soins. Comme les humains du Liban. Eux aussi abandonnés à leur sort… sauf qu’eux pour l’instant, sont encore là. Des perles souvent cachées, que nul ne voit. Car l’engrenage de la survie et de la bagarre, des egos et de  la samsara continuent à prendre le pays en otage et surtout ces meilleurs éléments et son meilleur potentiel. Il suffit de voir l’attaque actuelle contre les anciens ministres de la culture, Tarek Mitri et Ghassan Salamé – nommés hier à nouveau ministres à la barbe de leurs détracteurs

Dans ce Cinéma Royal, lui aussi une perle nichée dans un quartier oublié, on est dans une pièce intimiste, une salle intimiste. On sort dans l’impossibilité du déni… Que deviendront ces somptueuses actrices moulées à l’Université Libanaise dans le marasme et la difficulté bien de chez nous ? Péricliteront-elles dans quelques années ou partiront-elles faire leur chemin ailleurs, laissant ici une partie, sans doute grande,  du terreau qui fait leur travail?

Des pommes de terre à vendre, des yeux à vendre, un passeport à vendre…  L’actrice enumere tout ce qu’elle a à vendre, pour vivre; ou pour survivre – car quand tout est à vendre, ce n’est plus de la vie. Tout est à vendre au Liban ; les jeunes femmes ne se font pas d’illusion. Combien faut-il en vouloir pour ne pas plier à l’état de fait ?  Pourvu que ces jeunes femmes continuent à en vouloir et ne se cassent pas les dents et le galop sur les nombreux obstacles du parcours. Manège dont la circularité hilarante finit par épuiser même les plus tenaces amazones.  Car il faut un ressort qui ne s’use pas pour continuer à sauter les obstacles, toujours plus hauts…

Même le cheval amadoué, un jour déserte la partie

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