Mais dis quelque chose

Article : Mais dis quelque chose
Crédit: Freepik
6 novembre 2024

Mais dis quelque chose

Dis. Dis ta rage, dis ta colère, dis ton amour. A-t-on le droit d’être femme en temps de guerre, en temps de toutes les violences ? Pas de place au féminin. Le féminin hurle, pleure au-dedans pour se faire entendre, pour exister au milieu de ce vacarme au masculin ; de menaces, de grondements, de bombardements. Dis ta gorge, ouvre ta gorge. Déploie ta gorge puisque tu ne peux pas déployer tes ailes.

Ce sont les avions de chasse israéliens qui déploient les leurs et qui obstruent ton ciel. Leurs ailes sont-elles comme celles des autres avions ? Portent-elles des rêves comme celles des grands avions, ceux qui nous font voyager ? Les avions de chasse ont des ailes de prédateurs, de chauve-souris. Ils ne se déploient pas, ils foncent ; ils ne prennent pas sous leur aile, ils déversent leur colère, ils abattent. Avions chauves-souris, ils arrachent, la nuit, ton symbole de femme, ta chevelure qui danse, ta blondeur qui rit, ton enfance qui sourit.

Frappes sur la base T-4 en Syrie: les regards se tournent vers Israël
Un chasseur F-15 de l’aviation israélienne au décollage.  © Jack Guez / AFP

Dis un mot, tu t’es tue trop longtemps ; la rage, oui la rage. L’amour aussi, la gratitude, à chaque nouvelle aube, à chaque geste de tendresse, à chaque retrouvaille. La rage du bourdonnement de ce drone du matin jusqu’au soir, au-dessus de nos têtes. La rage de le laisser faire, de le laisser pénétrer notre ciel sans que personne ne vienne l’en empêcher. La rage de l’absence de limites, l’hubris, la violence ; cette puissance qui souille, qui déshumanise, parce qu’elle est sans frontières et qu’elle veut accabler l’innocence, la beauté… Et la torpeur de l’indifférence ; des petites vies de la société de consommation, des petites vies du grand monde développé qui détourne le regard ou pire encore, justifie le mal, tant que lui n’est pas touché… Je ne sais plus à qui me référer, à quel penseur, quel baume, à quelle littérature, ou plutôt à quelle poésie. Je ne peux plus entendre les commentateurs occidentaux, les experts, là -bas, ceux qui à distance dissertent, ceux qui ne vivent pas la chose, la monstruosité à répétition comme nous, et qui ne font que diffuser les analyses déduites de leur savoir construit dans les livres, pas sur le terrain.

La guerre, c’est le terrain, c’est le corps, c’est l’esprit ; la guerre te dévore. Il te faut les dissocier pour continuer ; mais moi je ne peux pas, je sais qu’ils communiquent. J’aspire à mieux qu’à cette vie-là, à une survie dissociée. Je n’en peux plus de voir ces vies déchirées ; la dignité humaine profanée, le sacré profané, ces images non-stop de terres et de vies entières qui brûlent, qui explosent, qui se courbent… cette vie de violence qui n’en finit pas, ponctuée de quelque accalmie ou répit ; comme des miettes de vie. Mon corps veut partir, veut la paix ; ma raison veut partir mais mon cœur est là. Il est là ; et il se dilate, quand je retrouve un matin ce bout, cette pointe avancée dans la Méditerranée comme si c’était la dernière fois ; quand j’y croise des amis que j’ai perdus de vue depuis un moment et que je suis touchée. Je me dis que je l’aime tout de même beaucoup cette pointe de Méditerranée. C’est physique, je regarde l’horizon ; il est ouvert et en même temps, il y a le rocher de Raouché, une enclave. Je veux me percher, me réfugier sur cette pointe. Devant la mer, je redeviens humaine. Ils ne peuvent pas me déshumaniser parce qu’ils l’ont décidé. Je demande à la mer de me laver de toute cette violence, mais sur la corniche, ce symbole de nous, je m’aperçois quand même qu’elle est bien entachée. Et j’ai peur pour l’avenir…

Survol de zones de guerre: «Le risque existe surtout quand l'avion de ligne  est à moins de 1500 mètres d'altitude»
Un avion de Middle East Airlines décolle de l’aéroport international Rafik Hariri de Beyrouth, au Liban, le jeudi 10 octobre 2024. © Hassan Ammar / AP

Me réfugier dans les oliviers, là où j’en vois. Leur argenté me fait oublier ces temps désargentés. Leur scintillement me fait croire à la lumière, leur gris-vert à un apaisement. Les pins verts et ronds, leur bombance ; ils les ont brûlés aussi, ils brulent les arbres, la terre, les humains. Je me réfugie dans les arbres ever green, qui sont restés intacts pour l’instant. Je sais que ce morceau de terre sur la colline, j’y retournerai – si je demeure en vie et si je devais m’en éloigner – je sais que mes compatriotes, je les aime ; que leur accueil me comble, cette générosité même dans les épreuves. Je sais qu’on est lié par l’aisance du contact, par cette histoire commune et ce sort que l’on combat ensemble. Edgar Morin, cent deux ans, invité de la Grande Librairie cette semaine, mentionne ce combat en fraternité où il trouvait de la lumière durant la guerre paradoxalement ; cette force, cette joie qui émane en temps de guerre, de cet être en vérité et en fraternité. Évidemment, il y a ceux qui cherchent l’opportunité dans toute situation : marchande ou de prise de pouvoir. Mais il y a ceux aussi qui y voient cette opportunité d’amour éprouvé plus fort. Il y a ceux qui puisent en eux-mêmes, qui veulent tout donner. Ce petit pays qui puise en lui-même. Pas les politiques, pas les marchands, plutôt toutes ces personnes croisées ces jours-ci, qui me parlent du plus vrai d’elles-mêmes, parce qu’il n’y a pas forcément le temps à autre chose, la main sur le cœur. Les anciens qui n’en peuvent plus mais qui demeurent stoïques, surprenants, dans leur ancrage… ou leur déni ? Ils ont vécu mille fois ces violences. Mes lectures : Georges Corm, Ghassan Tuéni, etc, pour comprendre, chercher du sens et qui me désespèrent ; car ils l’ont bien vu, l’ont compris tous, depuis longtemps : la guerre des autres, le malheur arabe… Mais même s’ils étaient partis un temps, ils ont tous fini par revenir car c’est notre terre. On est fait d’elle, pétri d’elle.

Il reste la « résistance de l’esprit », la nécessité de « résister en soi-même », celle dont parle Edgar Morin. Un demi-siècle ou presque que je résiste ; je n’en ai plus envie, j’ai simplement envie de vivre, de ne pas perdre toutes mes illusions. Elles se fracassent sur les dents de la violence, de la colère et surtout de l’indifférence, en particulier desdits berceaux de la démocratie et des droits humains. Je tiens un journal ou quelque chose de ressemblant pour rester humaine, pour ne pas trop perdre la boussole, pour ne pas oublier ; car je sais ce qu’est la mémoire traumatique diffractée ; chaque jour efface le précédent, chaque moment efface le précédent.

Temple de Jupiter de la cité antique de Baalbek, menacé par le conflit entre Israël et le Hezbollah, le 17 juillet 2022. © Hassan Ammar / AP

Je m’accroche aux oiseaux qui chantent encore, à ceux qui se lancent dans un ballet aérien autour d’une quelconque construction, au bourgeon de rose sur le balcon en dépit de l’uranium appauvri. Je m’accroche à chaque symbole du vivant. Je m’accroche aux poètes, à Maya Angelou, son poème sur Beyrouth que nombreux postent sur les réseaux sociaux – je ne sais pas si elle y est jamais venue ; je ferai une recherche là-dessus. Je m’accroche aux mots de Nadia Tuéni, ma poétesse favorite, mon inspiration de ces dernières années, mon interlocutrice imaginaire : « Je refuse la faim comme on refuse la honte / Je refuse la misère comme on refuse la mort/ Je refuse qu’un homme ait à mendier ce que l’humanité lui doit / Quelque part un homme est mort par omission, (…)Nous sommes tous des assassins‘. » Je m’accroche à des mots, aux « cordes du vent » comme on dit en arabe.

Qui saura vraiment les honorer ? Honorer une parole ? Qui dira une parole ? Qui prendra position ? Contre l’indifférence, contre l’indignité ? Pour l’humain ? Seul le Plus Haut ? « Seigneur, dis seulement une parole, et je serai guéri. » Je rêve d’une parole qui soit entendue, je veux encore croire que quelque part – peut-être seulement là-haut – elle peut l’être car « le mot ne devient parole que quand il est capté » comme dit encore la poétesse. Alors j’écris ; alors que j’ai envie de crier. Car en réalité, j’aurais voulu ne pas avoir à écrire encore, ne pas avoir à contribuer au énième ouvrage collectif au lendemain des catastrophes, dans la catastrophe. Je n’ai plus envie d’écrire, du moins pas la même histoire ; j’ai besoin de dire haut et fort, j’ai besoin de ma voix, étouffée dans la cacophonie et le grondement du monde. J’ai mille choses à dire et elles se résument en fait à peu de choses : « Car un enfant qui pleure qu’il soit de n’importe où est un enfant qui pleure / Car un enfant qui meurt au bout de vos fusils est un enfant qui meurt / Que c’est abominable d’avoir à choisir entre deux innocences ! / Que c’est abominable d’avoir pour ennemis, les rires de l’enfance ! / Pour qui, comment, quand et combien ? Contre qui, comment, et combien ? (…) Mais pour rien, mais pour presque rien, /  Pour être avec vous et c’est bien! / Et pour une rose entrouverte / Et pour une respiration, / (…) Contre qui, comment, contre quoi ? Pour qui, comment quand et pourquoi ? Pour retrouver le goût de vivre, le goût de l’eau, le goût du pain. »  

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