Engrammer l’amour

Article : Engrammer l’amour
Crédit: Miguel Discart
4 août 2024

Engrammer l’amour

En mémoire du 4 août, parler d’amour. Engrammer l’amour parce que l’amour est le plus grand antidote à la violence. Parce que la violence vient de ces lieux qui manquent d’amour. Alors, ils font la guerre parce qu’ils ne font pas l’amour. Ce 4 août se remémorer les gestes d’amour, les pas de côté. Se remémorer les belles histoires nées du ou dans le 4 août, pour pouvoir continuer et non pour oublier. Cet immense pouvoir de l’amour face à la violence, et le pouvoir de la communauté. L’engrammer en soi, dans nos cellules si marquées par un autre fil narratif, celui de la violence.

Elle s’appelle Rita, elle me raconte qu’elle va à Vérone dans quelques semaines. Elle n’a pas envie de quitter le Liban mais elle y va pour retrouver un amour, cet homme qu’elle a connu dans le sillage du 4 août lorsque pour se soigner de cette violence, elle participait à des cercles en ligne, de prière ou de quelque autre groupe de parole ou de méditation. Il s’avère qu’il est italien, de Vérone, la ville des célèbres amants. Rita va passer cet été 2024 là-bas, quatre ans après l’explosion du Port de Beyrouth, pour voir si elle peut changer de port. Si Vérone n’en est pas un physiquement – elle n’a pas de mer et n’accueille pas de naves – Beyrouth n’en est plus un vraiment car le port n’est pas qu’un quai d’affrétements de marchandises. Il est un lieu d’échanges, d’accueil, de contenance et d’élans, de nouveaux départs…

Photo de Asad Photo Maldives: https://www.pexels.com/fr-fr/photo/silhouette-de-couple-au-bord-de-la-mer-1024984/

Quand le port de Beyrouth a explosé, il y a eu d’autres lieux d’accueil, des bras qui se sont ouverts et des murs en soi qui se sont effondré ; il y a eu ceux qui ont osé illico le pas de côté, le geste créatif, un geste de vie dans le chaos. Tels parlementaires qui ont démissionné, se délestant enfin de loyautés ataviques qui marquent au fer rouge notre histoire, ces loyautés et appartenances qui compromettent la liberté de penser et qui grèvent l’avenir. Des hommes qui ont osé le pas de côté en dehors de l’institution, parce que l’institution est faite pour les hommes et non pas l’inverse. Même le Christ l’a rappelé : « le sabbat est fait pour l’homme et non pas l’homme pour le sabbat ».  Même un avocat célèbre connu pour défendre de grands criminels s’était investi cette fois-ci dans la cause des victimes du 4 août. Un an après, il semblait y croire encore et était encore pleinement engagé. Je ne sais pas s’il continue aujourd’hui et surtout s’il y croit encore, je ne l’ai plus croisé depuis. Même Sysiphe se fatigue de pousser la pierre indéfiniment, mais « il faut l’imaginer heureux » dit Camus.

De la maison de famille de la place Sassine entièrement détruite, les filles ont fait une maison d’hôtes, Beit el Laffé un havre pour cultiver la beauté, la paix, les réunions … Et tous ces artistes qui continuent à dessiner, à peindre, à sculpter tout ce que cette date a fait bouger dans leur mémoire cellulaire. Raffi Yedalian qui est parti s’installer en Arménie au lendemain de l’explosion pour se reconnecter à ses origines mais surtout à la sérénité et pour s’accorder un temps de création et d’introspection et qui expose actuellement à la galerie Mark Hachem, Introspection. Après lui Daisy Abi Jaber elle aussi y exposera ses toiles pour le coup directement inspirées du 4 Août 2020 . Engrammer l’amour en faisant mémoire et en transformant, en créant de la beauté, en répétant le geste créatif, le geste littéraire. Engrammer l’amour en se souvenant de ces rencontres, de ces sourires, de cette solidarité du lendemain du 4 août. Engrammer l’amour, ne pas s’arrêter à l’élan lequel peut souvent tomber au premier obstacle qui a le gout du passé. Engrammage. Revenir, se souvenir, répéter. Engrammer.

Se souvenir de tous ces dons reçus non seulement de la violence, de ceux qui nous ont fait ces dons par amour… Sauf que ces moments ont été repris par la machine infernale et ancienne de la corruption et de l’avidité qui vient précisément de ce manque d’amour.

Le soir de la frappe israélienne sur la banlieue Sud, j’étais invitée au théâtre voir Maamoul. Des amies et ma famille et y compris depuis Paris, m’enjoignent de ne pas sortir. Moi, je n’ai que faire des consignes de confinement pendant que je réalise à chaque gifle, à chaque claque combien celles-ci deviennent des empreintes sur le visage de nos vies qui compromettent tout l’avenir et ne laissent aucune place au déploiement, jamais. Je ne veux plus de cette vie entre parenthèses, de cette violence qui s’acharne sur nous, qui s’abat un jour sans crier gare alors qu’on s’est ramassé pour la énième fois et que l’on a voulu re-créer, re-imaginer. Il reste le rire et l’amour.

Photo de Luis Quintero: https://www.pexels.com/fr-fr/photo/photographie-en-niveaux-de-gris-de-personnes-assises-sur-une-chaise-a-l-interieur-du-batiment-2774566/

Israël a frappé : beaucoup se sont tassé ; le souvenir de la violence, de la peur, les scénarios catastrophes à nouveau ; mais d’autres se sont rendus au théâtre ; la salle est pleine. Les organisateurs nous remercient d’être venus et nous préviennent qu’il y a des coups de feu dans la pièce et des explosions pour le cas où nous étions sur le qui- vive, mais nous signalent aussi que si on voit les acteurs courir et sortir de la scène, qu’il faudrait dans ce cas les suivre. Dans la pièce, les femmes entre elles, parlent d’amour, de tous les empêchements sociaux, familiaux, et au final même la figure la plus revêche finit par rendre les armes, face à la possibilité de la douceur, de la sensualité… S’il est un antidote à la violence du monde, c’est bien l’amour.

Dans le public, certains rient aux éclats. Il fait bon rire ensemble; le rire est le propre de l’homme. Nos derniéres années libanaises et le 4 août 2020 nous l’ont fait oublier. Les acteurs nous remercient chaudement à la fin du spectacle d’être venus en particulier ce soir-là. Sauf qu’au sortir du théâtre, c’est le Hezbollah qui revient sur les lèvres des spectateurs plutôt que l’amour et la sensualité qu’ils ont laissé dans le sous sol du théatre Monnot. Et les rues sont sombres comme de coutume. Je parle à ma mère qui elle, a écouté les commentateurs sur les chaines de télé française analyser la situation libanaise pendant que moi j’étais au théâtre. Qu’est ce que leurs analyses peuvent bien me faire ? Nous sommes ici, nous savons que la violence ne va pas tarder à s’abattre et je n’ai plus qu’une envie, comme ces femmes dans Maamoul, celle de me rendre à l’urgence d’aimer ;  plus envie de faire de la résistance – on a vu où mène la résistance.  Même l’employé de maison sri lankaise, me dit ce matin qu’elle a  peur de la guerre – enfin une personne sensée qui n’a pas été anesthésiée comme tous ceux qui me disent ne pas avoir peur – et avoir envie d’amour. Elle n’a pourtant pas vu Maamoul ; serait-ce qu’à la veille de mourir ou qu’avec la résurgence de ce sentiment de finitude, l’on craigne de partir sans avoir aimé ?

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