Violence et non-droit au pays de la jungle

Article : Violence et non-droit au pays de la jungle
30 avril 2020

Violence et non-droit au pays de la jungle

Le ciel est bleu mais on a faim. En France, ils comptent les jours de confinement. l-Les posts sur les réseaux sociaux disent ainsi « J31, J33… ». Et nous on compte les dollars, USD/LL 3600, 4000… Eux comptent des jours de vie confinée, nous comptons la faim qui galope. Eux comptent le nombre de décès dus au coronavirus, une force supérieure, la nature, appelons-la ce qu’on veut, qui n’est pas directement le fait des hommes. Nous comptons — ou pas — le nombre de personnes appauvries, attaquées, volées, violentées par d’autres humains… théoriquement.

J’ai réalisé ces jours-ci en relatant à quelques proches un incident qui m’est arrivé et en écoutant leurs réactions, combien j’ai renoncé au Liban et en partie à moi-même – puisque je vis ici, en acceptant la violence et la loi de la jungle, comme si elle était un lot, une fatalité. Alors qu’elle est tout ce qu’il y a de plus inhumain. La banalité du mal veut-elle dire soumission au mal ? L’impunité de la violence ici sous des formes diverses, confirme chaque jour plus combien la révolution d’Octobre était justifiée.

« Quelle couleur les mecs ? Quelle couleur la moto ? Ils sont partis à droite ou tout droit ? » Une batterie de questions, pour enfin nous dire que cela arrive très souvent dans la rue et de plus en plus fréquemment ces jours-ci.

En plein temps de coronavirus, en plein jour, je rentre à pieds chez moi en passant par la rue Horsh el Kfoury à Badaro. J’empreinte toujours cette rue parce que je la trouve belle, parce qu’elle est arborée par quelques pins qui ont survécu. Je croise une amie garée sur le côté de la rue, m’arrête pour la saluer ; nous faisons un brin de causette, elle dans la voiture, moi au dehors. Quand soudain arrive une moto avec deux voyous masqués, qui cherchent à me piquer mon sac à main. J’essaie de les empêcher en m’agrippant au sac — je n’ai pas la présence d’esprit de leur abandonner le sac tant je suis prise au dépourvu — ils me trainent, déchirent ma chemise et me renversent violemment sur la chaussée ; je tombe sur un genou déjà fragilisé et je hurle de douleur.

Les voisins dans la rue accourent, les services de renseignement arrivent en quelques minutes, ils m’interrogent ainsi que mon amie qui était là : quelle couleur les mecs ? Quelle couleur la moto ? Ils sont partis à droite ou tout droit ? Une batterie de questions, pour enfin nous dire que cela arrive très souvent dans la rue et de plus en plus fréquemment ces jours-ci. Ils vérifient les caméras dans la rue ; il y en a une notamment devant l’immeuble où j’ai été renversée ; ils peuvent donc les tracer. Les gars viennent de Tayyouné, de la banlieue sud de Chiyah, m’expliquent-ils et s’en retournent là-bas en deux temps trois mouvements aussitôt le larcin commis. Ils m’enjoignent cependant de faire une déclaration au commissariat. Les clés de mon appartement, de ma voiture, ma carte de crédit, du cash : dollar et libanais, mes lunettes de vue, etc., sont dans le sac.

Moi, je me laisse porter par mon instinct, par le droit, peut-être par un reste d’élan…

Au commissariat, le policier qui doit prendre le procès-verbal n’est pas là ; on me demande de patienter, il devrait revenir. Quand ? On ne sait pas. Mon genou lance. Je patiente car j’ai quand même envie de faire les choses comme elles doivent être faites. Peut-être qu’au fond de moi, je crois encore en une certaine procédure, au droit… Peut-être qu’au fond de moi, malgré la violence dont je viens de faire les frais, je n’ai pas encore compris dans quelle mesure celle-ci est dévastatrice chez nous puisqu’elle mène à tous les renoncements ; létal sentiment d’impuissance : « Ça ne sert à rien d’aller au Commissariat s’ils n’ont pas pris tes papiers, tu vas perdre deux, trois heures facile au commissariat pour rien. Ils ne font rien », me disent ceux qui m’ont entourée dans la rue et qui me racontent pour certains qu’ils ont eux-mêmes été volés dans la rue, qui deux semaines auparavant, qui un an auparavant. Moi, je me laisse porter par mon instinct, par le droit, peut-être par un reste d’élan…

Quand enfin arrive le policier tant attendu, au bout d’une heure ou un peu moins, c’est pour me dire qu’il est occupé car il y a des gens de Baalbeck qui l’attendent. Qu’est-ce que ça peut me faire qu’ils soient de Baalbeck ? Baalbeck plus fort que Beyrouth, la banlieue sud plus forte que Beyrouth ? Apres hésitation mais au bout d’un long temps d’attente, car je ne souhaitais pas solliciter une personne d’un tel rang pour ce qui est un acte en somme banal, j’envoie un message a une personne de mes connaissances dans le gouvernement, pour demander si elle peut toucher un mot pour que les policiers se bougent pour traiter mon cas, vu que j’ai surtout un genou en peine. L’officier qui reçoit un appel de son directeur, me propose de faire venir un médecin légiste — me précisant au passage que quelques jours auparavant celui-ci a pris 900 000 LL d’une femme qui était venue porter plainte. Puis, il se fait bien amical, me raconte sa vie, son salaire qui ne vaut plus grand chose, son prêt bancaire, la montagne où il vit, etc.

« Tu ne peux pas marcher dans cette rue, ni dans celle-ci, ni dans celle- là, etc.«  Mais où je peux marcher donc ?

Il me demande si la cigarette me dérange — il fume et ne porte pas de masque. Il n’est pas très intéressé par sa mission qui est de protéger les citoyens : « Mais madame, on ne peut rien contre eux, ils sont plus forts que nous », me répond-il quand je lui demande pourquoi, puisqu’ils savent parfaitement qu’il y a tant de cas dans cette rue et dans le quartier, ils ne mettent pas de patrouilles : « Ils sont plus forts que nous ; ils savent avant nous à quelle heure la patrouille va démarrer ». Il me rappelle quelques jours plus tard pour me dire qu’ils ont pu tout voir sur la camera mais que la moto des gars n’est pas enregistrée même si elle a une plaque et qu’ils ont transféré le cas à l’investigation. Démentiront-ils tous ceux qui ont renoncé à référer à eux ? Je n’ai nulle envie de relancer mon contact au gouvernement… Pour que les fonctionnaires fassent tout simplement leur boulot.

Une fois que je raconte, tout le monde y va de son histoire ; j’apprends deux agressions qui ont eu lieu aussi ces quelques jours en plein milieu de journée, dans mon quartier, une contre une femme et une autre contre un homme en voiture à un carrefour très visible et dans une rue commerçante, trois autres cas dans la même rue ou j’ai été agressée… « Tu ne peux pas marcher dans cette rue, ni dans celle-ci, ni dans celle- là, etc. » Mais où je peux marcher donc ? De toute façon, je n’ose plus. La peur ou la prise de conscience m’ont frappée. De toutes les années de guerre, d’évènements après-guerre, je n’avais jamais succombé à la peur. Elle n’était tout simplement pas à mon esprit. Pour la première fois, elle s’y infiltre ; je ne me sens plus en sécurité dans mon pays, non pas à cause d’un vol ou d’une agression mais surtout à cause de la nonchalance face à la violence, à cause de l’absence totale de protection, de référants. À Badaro, nous étions à deux pas de la rue de l’Hôpital Militaire et du rond-point Tayyouné hyper militarisés. Où sont-ils ? Que font-ils ? A quoi servent les forces de l’ordre à part à verbaliser des femmes ou des citoyens blonds ?

 ll y a violence quotidienne, il y a répétition, il y a information, et il y a cette indifférence et pire cette nonchalance. Et si la seule chose qui reste et qui me touche encore et encore est l’amitié des gens de la rue y compris en temps de Covid-19, elle n’est plus suffisante à elle seule. Il y a violence à la banque, violence dans la rue, violence au commissariat, violence partout. Y contribuent tous ceux qui ne remplissent pas leur mission : forces de l’ordre, banquiers, dirigeants et tutti quanti.

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