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Tous mes voeux

Les cartes de vœux sont mortes. Les vœux sont morts. Il est rare que l’on vous veuille quelque chose. «Ti voglio bene»  en italien veut dire je t’aime, «je te veux du bien», traduction littérale. De bons vœux, quand on aime.

Ecrire, les cartes de vœux me forçait à penser à ceux que j aime, à ceux à qui j’avais envie de dire que je les aime, à ceux qui m’ont apporté quelque chose dans l’année qui s’est écoulée. Un petit soleil, une petite inspiration, une grande inspiration, une présence. A ceux qui ont fait bouger quelque chose en moi. Et comme je ne dis jamais mieux les choses que par écrit, c’est aussi une façon pour moi d’exprimer ce que je n’exprime pas aisément de coutume. Même les cartes de vœux professionnelles, je les personnalisais, avec une phrase ou deux, du temps où j’étais à Paris, à la banque. Et j’en recevais, beaucoup. La plupart d’entre nous achetions les cartes UNICEF ; nous les trouvions partout, dans le métro, dans les galeries, dans les marchés, etc ; nous avions alors aussi le sentiment de participer quelque part de loin au mieux-être d’un enfant défavorisé. Paris, c’est la tradition des lettres, le savoir vivre ; cela me manque, c’est certain. C’était il y a plus de dix ans. Je ne sais pas si la tradition des cartes de vœux non digitales est toujours vivante là-bas une décennie plus tard. J’ai vu qu’UNICEF vend en ligne ses cartes toujours imprimées, sur papier certifié pour une gestion durable des forets.

Les messages automatiques, électroniques, massifs, m’indisposent. C’est comme s’ils n’étaient pas.

Pose toi, prends le temps de sentir et d’écrire une phrase, une fois l’an, ce n’est pas beaucoup. La loi du moindre effort, de l’instantanéité. Le temps, «il n’y pas le temps», phrase fétiche, prétexte fétiche. On court après quoi ? On va tous crever un jour, plus ou moins méchamment selon son karma, sa chance. Et l’on sait bien qu’au seuil du grand départ, ce dont on se souvient ce n’est pas d’une réunion de travail ou d’un grand contrat remporté mais d’une réunion amicale, chaleureuse ; d’un moment d’amour fou ou tendre, d’un visage, d’un sourire, d’un bon mot. On n’emporte avec soi que ces souvenirs de connexion et de tendresse. Tout le reste est bon pour la galerie, pas pour soi. Pas pour le ciel, pas pour la terre.

Formatés ; messages formatés, êtres formatés, dés-être formaté.

Cartes de vœux, nécessaire temps de pause ; ne serait ce que pour écrire les adresses postales des uns et des autres, de glisser les cartes dans les enveloppes, de se déplacer à la poste. C’est un geste d’amour, une carte. La choisir, réfléchir, l’écrire, la cacheter, la poster. Une série de gestes d’amour. L’amour c’est de l’attention.

Poser sur un papier, c’est autrement posé que dans un email ou dans un sms. Tous mes vœux ; par écrit … à défaut de papier.

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Le petit homme aux allumettes

Il lui dit qu’il était triste à cause de «la petite fille aux allumettes». Il n’était pas petit celui qui disait cela, mais il aimait parler avec des métaphores. Il était même grand, mastoc. Si grand qu’il en redevenait presque petit. Violent, enfant. Il se racontait des histoires, et il en racontait. Beaucoup étaient symboliques. Comme ce conte de fin d’années qui n’en est pas un puisque sa fin est triste, très triste.
Le conte d’Andersen narre l’histoire d’une fillette aux longs cheveux blonds, démunie, malmenée par un père violent et des passants à qui elle cherche à vendre des allumettes et qui ne la voient même pas, préoccupés par leur propre personne et par les festivités de la Saint-Sylvestre. À la fin de la journée, épuisée et grelottante mais n’osant rentrer à la maison, elle se blottit dans une encoignure et essaie de se réchauffer en craquant des allumettes. Les flammes la transportent à chaque craquement, dans des visions ineffables qui l’émerveillent et lui font oublier le froid un moment. La dernière vision et celle qui l’enveloppe le mieux est celle de sa grand-mère aimée à laquelle l’unissait un lien fort. Mais les allumettes se consument et la fillette est retrouvée sur le trottoir au petit matin, morte, bleue de froid. Elle est partie retrouver sa grand-mère.
L’interprétation peu classique de cette fable, par la psychanalyste américaine Clarissa Pinkola, dans Femmes qui courent avec les loups, est qu’à force de fuir dans le feu de l’allumette et des fantasmes que celui-ci engendre, l’on déserte la réalité, la vie, l’agir. La petite marchande craque une allumette pour imaginer un poêle, elle craque une deuxième allumette pour voir une table de repas de fête, une autre encore pour imaginer un sapin, une autre pour imaginer un peu de chaleur et de lumière comme nous autres nous étourdissons dans la fête, une autre pour l’élection d’un Président, une allumette, les sept cent mille libanais attendus durant les fêtes, une autre allumette, les marchés de Noel, une allumette encore un projet immobilier de plusieurs centaines de millions dollars, une allumette, les déclarations d’intention… On a chaud au cœur ou au corps pendant un moment. L’éblouissement de ces petits feux. Consommer, consumer. Et puis les feux de la fête s’éteignent. On n’en a plus assez, des allumettes pour entretenir le mirage. Parce que comme la petite fille, on n’a pas réalisé que les étincelles, si elles apaisent ou font rêver ne suffisent pas à entretenir le brasier, nécessaire lieu d’humanisation depuis la nuit des temps. Parce que comme elle, on ne sait plus qu’il est tout à fait légitime d’aspirer à ce feu, qu’il est tout à fait légitime de formuler par moments, des demandes claires : le courant, le ramassage des poubelles, une sécurité sociale, une retraite, en gros, un minimum d’attention, de soin… Surtout lorsque, comme la petite marchande, comme notre société civile magnifique, on fait don de la lumière, aux passants, aux résidents. Elle ne réalisait pas la fillette qu’elle bradait sa lumière – elle offrait ses allumettes à très bas prix. Elle ne réalise pas la société civile qu’en dépit de toute sa générosité, elle ne peut pas suppléer à un Etat de droit. Qu’il est légitime de réclamer celui-ci et tout ce qui va avec, même dans la société du non dit et de l’image.
Qu’il n’y a pas de mal à demander même si «toute demande est demande d’amour» selon Lacan et qu’il n’est pas de mode de parler d’amour. Demande de relation, d’alliance. Dans alliance, il y a confiance et recommencement du lien. Y a-t-il du mal à demander de l’alliance, même au temps de l’amour court et de la dé-liance? Noël est bien la fête de l’amour, non pas celui des étincelles, plutôt celui du feu qui crépite : du feu nourri, fiable. Noël est la fête en rouge, couleur de la vie, chaude, de la créativité. Il n y a pas de mal à demander la vie même si l’on s’est habitué à plutôt flirter avec la mort et que l’on a fini par trouver ca excitant. On n’ose même plus demander ; on étouffe notre voix et on craque des allumettes; parce que l’on a fini par intégrer ce discours petit, défensif, de rationnement, de temps de guerre ; discours de survie. Limitant. Ou alors, on tourne le dos et on s’en va. « Si nous ne dépassons pas l’étape de la survie, nous nous limitons. Nous n’utilisons que la moitié de notre énergie, de notre pouvoir sur le monde » écrit la même Clarissa Pinkola Estes.
Noel est la fête de la nativité, de l’énergie créatrice, de ce «pouvoir sur le monde» ; pas celle de la survie. «Lève toi et marche» dira ce même enfant de Noel quand il deviendra grand ; auparavant, il aura été accueilli par des Rois mages, des moutons, des bergers ; par une crèche bienveillante et nourrissante. Ce n’est que plus tard, fort de cette confiance, qu’il triomphera dans la solitude assumée du pouvoir de l’amour. Croire et s’abandonner ; c’est un peu ca aussi Noel. Petit homme aux allumettes, veux tu essayer de croire ?