La vague m’a portée
La vague m’a portée vers toi mon cœur, de l’autre côté du rivage, sur le rivage de l’âge que je n’ai pas, que j’aimerais ne pas avoir. Ton âge du plus profond des âges, ta montagne ancrée, m’ont enveloppée et la vague m’a portée vers l’océan de notre histoire sans histoire. L’histoire d’une ville détruite, fantasque qui nous lie et nous délie, d’une géographie qui nous imprime ; monter, descendre, distendre, le bout du fil, interrompre. La vague se roule et se déroule, la houle, la vague ne s’interrompt pas. Méditerranée, Atlantique, elle n’est pas pacifique. Pacifique, pas si vite as-tu crié et moi je me courbais, me roulais comme cette vague à l’âme, panthère blonde d’un océan de vie que nul ne suspecte. Dans la couleur de mes cheveux, tu n’as pas vu les flots. Tu as imaginé l’ondoiement, tu n’as pas imaginé le ressac, le reflux. Tu n’as pas vu l’écume de rage, seulement la surface blanche. Mais l’écume vient du ventre ; n’as-tu pas deviné que le reflet blond mordoré venait de l’intérieur ? La vague m’a portée mais la ville m’a dévorée. Panthère noire, tu n’as pas vu mon dos, le sillon de mon dos, ma chute de reins ; tu as seulement vu mon visage et mes cheveux blonds. Il faut voir le dos d’une femme mon amour, tout ce que porte le dos d’une femme. Ce sillon qui me scinde en deux, cet Orient qui nous divise. Ce que porte l’épaule d’une femme mon amour. Cette tâche noire sur mon épaule, qui s’est faufilée jusque dans mon assise sans support. Tu vois cette tâche noire dans ma fesse, décharnée de ne savoir où se poser. Je suis panthère et je déroule mon échine et mes grandes mains pour caresser cette terre hâve. Cristalline, je suis cristalline ; c’est fragile le cristal mon cœur, ça brille la nuit mais ça se brise dans la vilenie de la ville, de la vie. C’est pour cela que je t’ai tourné le dos. Tu l’aimes mon dos, chéri ? Tu as vu Le Mépris avec Bardot ? Et mes fesses, tu les aimes mes fesses ? Et mes seins, tu les aimes mes seins ? La vague m’a portée avec son dessein.
*Ce texte m’a été inspiré par une toile de l’exposition de Magda Malkoun, The Matriarch, en cours à la galerie Maya Art Space à Beyrouth.

