Une croix au/sur le feminin? Incarnation (1), suivi d’ Interdites (2)

Nous roulons à bicyclette, heureux, légers, nous dévorons les kilomètres vers un petit couvent de la côte nord où nous nous rendons régulièrement. Nous nous y arrêtons pour la vue, pour le plaisir, pour la pause. À peine me suis-je avancée dans la cour du couvent ouvert aux visiteurs qu’une nonne orthodoxe vêtue de noir de la tête aux pieds me crie : « Va-t’en d’ici ! Je t’ai déjà dit de ne pas venir ici ! » En quoi une sportive qui aime à se recueillir dans cette belle petite église est-elle une offense à Dieu ? Je suis en tenue de cycliste, mais mon maillot n’est pas particulièrement court et rien ne déborde ; pas de chair indécente. On voit seulement mes jambes. À mon ami qui est lui aussi en tenue de cycliste, la religieuse ne dit mot. Prise de court par le propos de la nonne, je renonce à mon tête-à-tête avec le Tout-Puissant et le silence ; je m’éloigne et ne réponds pas à l’invective de la religieuse alors que je n’ai qu’une envie, celle de répliquer : « Vous nous éloignez de Dieu en faisant de la sorte plutôt que de nous en rapprocher ! », puis : « Pourquoi n’ai-je pas le droit d’entrer à l’église ainsi alors que les femmes qui viennent à la messe le dimanche, en décolleté outrancier et en robe moulante, bien en chair et la déballant tout entière, le peuvent ? »

Exhiber sa croyance, oui, se fondre dans le moule, oui, aller à la messe avec tout le monde, même découverte, oui. En revanche, s’isoler seule avec la Vierge noire, les fresques, les icônes et la liberté intérieure, non. J’ai envie de rappeler à la religieuse que le Christ  aimait les femmes et qu’il comptait parmi elles de nombreuses amies.

Marie vient se poser aux pieds de Jésus pour l’écouter, pour contempler, pendant que sa sœur Marthe s’affaire aux tâches domestiques pour l’accueillir comme le veulent les règles de bienséance : « Marthe, Marthe, tu t’inquiètes et tu t’agites pour beaucoup de choses, mais une seule est nécessaire. Marie a choisi la bonne part, elle ne lui sera pas enlevée. » Jésus l’invite à prendre la liberté de se délester des conventions et des contraintes intérieures, pour une meilleure rencontre avec sa sœur et avec la Parole. Marie-Madeleine se pose aussi aux pieds du Christ avec sa longue chevelure, son parfum et sa disponibilité. La disponibilité est ce qui nous caractérise peut-être, nous, femmes et femmes d’Orient en particulier. D’un Orient où  « disponibilité » est devenu « mise à disposition ». L’Église d’Orient a fait de nous des génitrices uniquement, négligeant tout le reste. L’islam aussi, qui comptait à ses débuts des figures féminines fortes – Khadija, Aïsha, Sitt Zaynab, etc. – participant à la sphère publique, a confiné les femmes dans la maternité. Au Moyen-Orient, si on n’est pas mère, on n’est rien, autant chez les chrétiens que chez les musulmans. Le désir de rendre les femmes invisibles est devenu plus visible, surtout depuis la montée en puissance de l’islamisme : on voit au Liban, y compris dans les rues de la capitale, de plus en plus de fillettes voilées, dès l’âge de 8 ans. Que savent-elles du sexe et de son pouvoir à cet âge ? Aussi bien l’islam, tel qu’il est revendiqué actuellement par une minorité, que l’Église ont dévoyé les messages d’origine, leur essence, ceux du Christ et ceux de l’Orient des Mille et une nuits, ou celui, plus récent, de l’Égypte d’avant Nasser ou de l’Iran d’avant Khomeiny. Les intégrismes quels qu’ils soient ont zappé l’incarnation : nous sommes des êtres incarnés, divinité du corps, mystère et joie du corps.

L’Orient aimait et célébrait les femmes – quand bien même avec ambiguïté –, le beau, l’art, la musique… Et qui sait célébrer la beauté célèbre la femme et le féminin, car celle-ci célèbre la vie, la donne. Mais l’obscurantisme et ses tenants ne supportent pas la joie, le corps, la puissance de vie et la liberté qu’il représente. C’est ainsi que chrétiens et musulmans fondamentalistes, chacun à une époque et à sa manière, ont cherché à contrôler le corps de la femme. Chez les musulmans, la radicalité se traduit plus directement, comme dans l’excision en Égypte. Le film Dounia de Jocelyne Saab – réalisatrice libanaise chrétienne –  en fait état. Plus de 90 % des femmes seraient encore excisées dans l’Égypte post-Tahrir au xxie siècle ! On a renversé le dictateur, mais le sexe de la femme continue à être mutilé. La  question de fond au fil du temps est celle du patriarcat et non de la religion. L’intégrisme vient la renforcer. Les musulmanes, même voilées comme dans les villages du Sud ou dans les camps palestiniens – où je devais me rendre pour mon travail pour le bureau d’aide humanitaire de la Commission européenne –, m’accueillaient avec ma grande chevelure blonde, avec bienveillance et ne me laissaient pas repartir sans un sac de galettes préparées par leurs soins. Peu leur importait que je sois voilée ou pas, comme il importait peu, au final, aux prisonniers de Roumieh ou aux jeunes des zones violentes de Tripoli – les deux à dominante musulmane – que les directrices des programmes auxquels ils avaient affaire le soient.

Zeina Daccache, comédienne, fondatrice de l’ONG Catharsis, qui propose de la dramathérapie dans les prisons, et Léa Baroudi, fondatrice de l’association March, principalement axée sur la déradicalisation et sur la résolution de conflits violents,  travaillent au quotidien, l’une dans les prisons, et notamment dans la prison de Roumieh, avec des prisonniers en grande partie musulmans, l’autre dans les quartiers musulmans ghettoïsés de Tripoli. Ni Léa Baroudi ni Zeina Daccache, toutes deux chrétiennes, n’ont changé quoi que ce soit à leur façon d’être. Toutes deux, jolies femmes trentenaires ou quadragénaires, aiment à dévoiler leur bras longs et leurs épaules fines. Elles ont d’emblée, chacune à sa manière, établi les règles du jeu avec les participants : « Tu ne veux pas me saluer avec la main, OK ; mais moi je suis en t-shirt et c’est OK aussi », explique Léa au jeune salafiste qui lui a été adressé pour intégrer le programme de réinsertion et qui refuse de la saluer ou de la regarder. « Je cherche à leur apprendre la liberté aussi », dit-elle. Les ateliers de travail ou de théâtre sont mixtes : hommes et femmes. Les jeunes qui manient les armes et la violence avec brio la respectent et l’aiment, elle qui a donné perspective et horizon à leurs vies. Idem pour Zeina Daccache. Le dénuement ramène sans doute à l’essentiel. Chrétiennes ou musulmanes, ces femmes qui se sont imposées, par leur travail, leur force de caractère et leur engagement, sont acceptées telles quelles avec toutes leurs capacités de don et d’amour par ces jeunes ou ces vieux qui savent apprécier ce qu’elles leur donnent. C’est ailleurs que la violence s’exerce, dans les cercles religieux et de pouvoir, chez les tenants de l’ordre qu’il faut préserver.

Mon texte paru ds le livre Chretiens d’Orient, mon amour; une publication belge dirigee par le Comite de Soutien aux Chretiens d’Orient en Belgique

Des ailes et du Lieu

C’était une conférence à l’American University of Beirut (AUB), au Centre Issam Farès, qui vous faisait voyager comme les livres d’Emilie Nasrallah, entre ici et là, présent et passé, exil et appartenance… Une soirée d’amitié et de réflexion pour célébrer le lancement d’Al Makan, l’autobiographie de la romancière – on eut dit qu’elle était presque là – concomitante avec l’ouverture d’un centre culturel/résidence d’artistes Beit Touyour Ayloul à Kfeir, son village natal et son « alma mater ».

La fondation Beit Touyour Ayloul était un souhait qui tenait à cœur  à Emily Nasrallah (écrivaine libanaise née à Kfeir en 1931 et morte à Beyrouth en mars dernier) ; c’est grâce aux efforts de ses enfants et notamment de Maha, architecte, qu’elle a vu le jour de même que l’exposition qui accompagne l’ouverture du lieu au public. La rencontre à l’AUB a été suivie pour continuer le périple, d’un week-end portes ouvertes à Kfeir pour visiter la maison de l’écrivaine et marcher sur ses pas, au gré de l’exposition, comme si l’on tournait les pages du livre, parsemées dans le village. Ils ont été nombreux à faire le déplacement depuis Beyrouth (cinq bus affrétés pour l’occasion),  et localement à participer et à contribuer ; la Municipalité a offert la nourriture et a mobilisé les jeunes qui ont accueilli les visiteurs et les ont guidé. Célébrer Emilie Nasrallah c’est assurément se re-lier au Liban, à la terre mère, à la langue maternelle. Ce n’est donc pas un hasard si Liban Post et le Ministère de la Communication ont créé un timbre à l’effigie de cette grande dame dont l’œuvre fait d’ailleurs une part belle aux échanges épistolaires, encore courants de son temps. Décorée de la médaille du cèdre, elle fait partie des icônes libanaises qui ont leur timbre comme Feyrouz, Sabah ou Said Akl.  Elle le dit elle-même : « je suis immergée dans cette terre ». Comme elle dit appartenir à ce « lieu » : jouret el sindian dans lequel le dictionnaire de poche imaginé et conçu par Dar Onboz, articulé autour des lieux de prédilection de l’écrivaine et de cet espace-temps, nous plonge, photographies d’époque et définitions à l’appui.

Comment ne pas appartenir à ce lieu lorsqu’il est autant chargé de souvenirs personnels et lorsque le Mont Hermon dans toute sa majesté vous enveloppe d’en haut ? C’est ainsi que Nadine Touma, la directrice de la maison d’édition Dar Onboz, qui s’est immergée dans l’expérience Emily Nasrallah, commence sa présentation autour du livre, qu’elle a voulu une interpellation, une interlocution plutôt qu’un discours : « et vous, quel est votre lieu ? Là où vous êtes né ? Là où vous serez enterré ? La mer de l’exil, de l’émigration ? « L’émigration est sans doute ce qui réunit les libanais plus que la kebbeh » rappelle l’éditrice (la Kebbeh est plat libanais très populaire). Nous nous trouvons très vite dans le vif du sujet : « je me suis opposée avec force à l’émigration » dit l’écrivaine dont tous les frères ont émigré. Le très poétique film d’entretiens réalisé par Sivine Ariss la co-fondatrice de Dar Onboz, accompagnés de Melissa Khairallah au piano, nous emmène dans l’univers d’Emily Nasrallah, dans ses yeux clairs, son humour et sa sérénité et dans le sillage et la prééminence du Mont Hermon.
Dans son fauteuil, la dame parle du sentiment de connexion à quelque chose de plus grand que soi, de la contemplation de la danse du cosmos, de la réalité qui est parfois plus bizarre encore que l’imaginaire, de la providence ; mais d’autres anecdotes aussi, très révélatrices, tel que le signal pour punir les écoliers si on les surprenait à parler l’arabe… Elle se révoltera bien évidemment : «je n’aimais pas que l’on m’impose quoi que ce soit ». Elle écrira en arabe, même si elle étudiera à l’Université Américaine de Beyrouth. Et nous serons des milliers d’écoliers à l’étudier. Les Oiseaux de Septembre. Et nous serons nombreux à le relire à l’occasion de cet hommage et à remarquer, à notre grand dam, qu’il n’a rien perdu de son actualité. « Rester ou ne pas rester ; partir ou ne pas partir sont les questions qui imprègnent les romans d’Emily Nasrallah » dit Hartmunt Fähndrich, traducteur de l’œuvre de l’écrivaine en allemand et qui a fait le déplacement spécialement pour l’occasion. Il mentionne ce «lieu autour duquel gravitent tous les personnages qui peuplent les récits de l’écrivaine. Les vieux qui se sont résignés vs les jeunes qui rêvent d’une vie meilleure avec ambition et amour.  L’illusion d’une vie meilleure ailleurs ». Le traducteur, chercheur, lauréat de plusieurs prix, nous rappelle que comme Emily Nasrallah, Faulkner ou Garcia Lorca avaient des lieux symboliques inventés au centre de leurs romans, à l’instar de Macando ou Yoknapatawpha, et poursuit sur « l’inflexibilité du lieu » : «le lieu est brutal, une fois que vous l’avez quitté, il vous quitte pour de bon ; il n’est plus vôtre quand vous revenez ». On pense à une nouvelle d’Emily Nasrallah publiée en 1981, Souffle d’été, où le village se réveille, en branle-bas sous l’effet de la danse d’une jeune beauté de retour au pays. La beauté apportera un sursaut au village ; parce qu’étant des leurs, étant familière, elle a su comment s’adresser à eux. Hartmunt Fähndrich voit dans cette nouvelle une symbolique de « la revitalisation et la transformation de la société par l’extérieur. Révolution de l’esprit sans violence, chère à Emily Nasrallah. Le changement, un des rêves d’Emily, tout comme retenir les jeunes au pays ».

Toufoul Abou-Hodeib, historienne, professeure associée à l’Université d’Oslo venue de Norvège pour l’occasion, et dont le propos s’intitulait : « Un endroit entre Jabal el Cheikh et Brooklyn”  explore le cycle de l’émigration et du retour, au fil de quatre vignettes : Mont Hermon : de l’enracinement dans un lieu ; Exilé chez soi : la chute d’un Empire ; Exil dans le Mahjar : camelots à l’Ouest ; Chez soi en exil : appartenance dans le Mahjar. Les émigrés de retour au pays y infusent une certaine dynamique. Toufoul Abou Hodeib cite à titre d’exemple l’électricité qui parvient dans la région sur leur impulsion. Le mouvement d’appartenance et d’exil s’avère ainsi fécond et porteur de changement. Mouvance, mouvement de la vie comme dans les livres d’Emily.
Relire Emily Nasrallah, lire Makan, et son petit bréviaire, se déplacer dans nos Makan car, dans ce déplacement, il y a un voyage,  « il y a de la connaissance et non du bouka’ aala el atlal »  – des pleurs sur les ruines –  dixit Nadine Touma.

 

 

Le phare se pare; Manara, une question de symbole

C’est un matin de grand changement astral, pour ceux qui y croient. Je me réveille à 5h du mat et quelques, je ne sais pas si ca a rapport aux astres. Je m’en vais courir sur la corniche. Surprise, le phare m’accueille en grande pompe et à distance, il est rouge et blanc, en damier, il a l’air plus arrondi, plus avenant. En rouge et blanc; il est bien plus frais, bien plus léger, qu’en  gris métal bien que le sommet soit encore métallique. J’ai envie de leur suggérer de ne pas s’arrêter en si bon chemin ; je regarde de plus près la pancarte : c’est un partenariat entre Global Compact Network Lebanon and the Lighthouse Keepers of Beirut qui s’inscrit dans le cadre des Sustainable Development Goal des Nations Unies, c’est l’objectif numéro 14 qui concerne la préservation et l’usage plus rationnel des océans, des mers et des ressources marines pour un développement durable. De manière générale, les SDG visent à fédérer les acteurs/partenaires pour faire cesser la pauvreté extrême, combattre l’inégalité et l’injustice et protéger la planète.

Préserver, protéger, tu parles. Il y a quelque chose de surréaliste dans tout ca.   Chez nous en plein milieu du marasme écologique des déchets, au cœur de cette même cote qui suscite tant de débat, une association de gardiens de phare qui vient s’inscrire dans le mot d’ordre du nouveau millénaire.  La transformation du phare me renvoie à un texte écrit en atelier d’écriture – ci-dessous  – il y a sept ou huit ans sur ce phare. J’y mentionnais  la dépollution des côtes souillées par la marée noire en 2007, la dynamite pour vendre du poisson en 2007.  Au moins, en 2007 on  dépolluait; maintenant même plus car la pollution est de notre propre fait. En 2007, elle était imputée à l’écoulement de 15 000 tonnes de pétrole et aux conséquences de l’attaque israélienne de 2006 sur le Liban. Dix ans plus tard, ce c’est ni Israël qui tape, ni le pétrole qui s’écoule; c’est nous qui polluons, c’est nous qui salissons. En dix ans, nous n’avons rien appris, en dépit de toutes les initiatives privées qui bourgeonnent ici et là.

Ceux qui cherchent à préserver quelque chose sont ceux qui savent la valeur du patrimoine et accessoirement la leur propre ainsi que l’importance de la transmission. A l’instar de ces opérateurs du phare, les Chebli, qui se relaient de père en fils – depuis l’ancien et mythique phare sur le haut de la colline au plus récent en bas –  qui se sont battus pour le garder opérationnel ; l’un d’eux ayant même été kidnappé à cause de sa fonction ; et père et fils enfermé dedans pendant que le phare se faisait bombarder. Lui non plus n’a pas été épargné durant la guerre, les guerres. Il a son histoire aussi. Toutefois, tant qu’il existe des passionnés comme les Chebli, des amoureux de la mer et des associations de Lighthouse Keepers, ne serions-nous pas en droit de vouloir imaginer que les nouvelles couleurs du phare redonnent un peu de fraicheur à notre quotidien?

 

Si je gambade toujours sur la corniche – mon rendez-vous hors du quotidien avec le quotidien – c’est avec moins de légèreté ; car ses personnages hauts en couleur n’y sont plus.  Abou Ali le vendeur de jus d’orange et de pamplemousse n’y est plus, il me manque. Le trio cinematographique non plus : la dame au chignon blanc qui s’appuyait d’un coté sur son fils  – je suppose –  de l’autre sur l’employée de maison, sous un parasol comme les japonais ou dans les films à l’ancienne; la fille de joie non plus, bien en chair, en rouge à lèvre et en musique. Abou Ali a été viré – soudain il fallait une licence que la Municipalité ne lui donnait pas – la vieille dame ne serait plus de ce monde, ses acolytes ne viennent plus et la fille de joie n’est peut-être plus en joie. J’y croise encore quelques habitués ce qui me fait chaud au cœur,  léger sentiment d’appartenir encore à cette ville. Mais, joggeurs et marcheurs, eux courent et passent. Abou Ali restait et le trio donnait un halo de douceur à cette promenade.

Ce même jeudi d’éclipse solaire, une paire d’escarpins abandonnés au milieu de la corniche, sous une poubelle, accroche mon regard matinal.  Une femme aurait laissé ici ses escarpins dans la nuit ; pour courir, pour fuir un agresseur ou pour retrouver un amant ? Est-ce le changement astral? Les a-t-elle oubliés ici sous l’effet de quelque ivresse ou a-t-elle voulu se débarrasser de ses talons pour retrouver son naturel ? S’est-elle jetée à la mer ? Y a-t-il des gens qui se suicident  encore de la grotte aux pigeons. L’invisible Cendrillon de la Corniche – qui a laissé deux chaussures pas une – déclenche l’imaginaire d’une nuit d’été et d’éclipse.  Le Syrien qui gère le kiosque où  je m’arrête régulièrement plus haut vers la Grotte, me raconte que la nuit ici, c’est une toute autre faune. Le kiosque reste ouvert 24h sur 24 ; café, eau, biscuit. Khaled et  son frère se relaient dans le kiosque depuis un long moment ; on fait une causette tot le matin. On parle d’amour, des complexes rapports hommes/femmes et d’exil.  Je leur demande parfois des nouvelles de leur frère disparu depuis un long moment et dont ils avaient perdu toute trace, qu’ils ont fini par retrouver grâce aux réseaux sociaux.

La faune dont ils me parlent ramène à mon esprit ce film Blind Intersections, en arabe «osset thawani», littéralement «une affaire de secondes», dont une partie se déroule autour de la grotte aux pigeons. Violente.  Violence de cette partie de la ville la nuit ; sa douceur, sa vitalité le jour. Le phare vient-il les éclairer, leur donner sens ? En quoi les phares nous attirent-ils toujours ?  Appel à  l’aventure ou orientation ; réhabiliter les phares, réhabiliter les jardins,  réhabiliter les symboles. Changement astral: «j’ai demandé à la lune… » .

 

 

*

 

 

 

 

  • Texte, atelier d’écriture 2011

Long, élancé comme la colonne de Trafalgar Square à la gloire de Nelson. Le phare de Beyrouth, un monument à la gloire de la mer, de l’aventure et des nouveaux départs qu’elle porte. Du temps où Beyrouth était encore tournée vers l’avenir, vers le monde. L’ancien phare était plus ludique, plus coloré. Il montait en étage : noir, blanc, blanc, noir ; comme un damier. Il était plus arrondi, et il semblait sortir doucement du flanc de la colline pour accueillir avec bienveillance les barques de pécheurs qui entraient dans le port. Il se fondait dans la vie de Bliss ; en tant que phare, il se trouvait bien dans cette rue du savoir, du brassage. Le nouveau phare, plus long, plus sec, gris ciment, semble vouloir aller à la conquête du ciel d’une traite. Insoucieux de tout ce qui l’entoure. Il a fait la guerre, lui : les attaques des bateaux israéliens en 1982, l’évacuation des femmes et des enfants en 1978, 1985 et 2006, la dépollution des côtes souillées pour la marée noire en 2007, la dynamite pour vendre du poisson en 2007 et depuis. Les jours de paix, il veille du haut de ses quarante cinq mètres, sur les habitués du Palace Café, sis à ses pieds. Nous allons tous au Palace ; nous qui aimons la mer et qui en avons besoin dans notre quotidien. Voile, mini jupe, cigare, narguilé, arabe, français ; le phare ratisse large. Eclaireur de notre diversité. Si seulement, il pouvait parler.

 

 

Les derniers jours de Vienne

La littérature m’a donné le goût du monde ; le cinéma aussi. Des images qui mettent en mouvement quand bien même le rendez-vous avec le réel sera autre. Partir en Autriche, c’est partir au pays de Zweig, de Schnitzler ;  c’est Heidi, c’est Sissi incarnée par la magnifique Romy Schneider… et puis ce sont aussi «Les derniers jours de Stefan Zweig», la pièce du livre éponyme de Laurent Seksik. Comment ne pas y penser, en particulier en ces temps de résurgence de l’extrême droite? «Les derniers jours de Stefan Zweig», vue au théâtre Antoine à Paris il y a plusieurs années me revient. Comment ne pas faire le parallèle avec ce que nous vivons maintenant? Délitement. L’Europe dérivait; et même au Brésil où il avait fui le nazisme avec sa deuxième et jeune épouse, Zweig est rattrapé en son for intérieur par l’épouvante de la guerre et de l’époque. Il se suicide et son amour avec lui… comme dans une tragédie ancienne. Dominique Eddé dit aussi d’Edouard Said – lequel ne s’est pas suicidé – qu’ «il est mort de la Palestine». Tous les grands hommes finissent-ils un jour par être écœurés ? De la folie des hommes, de leur violence, d’un monde qui s’en va…

Et pour témoigner de ce monde qui s’en va, pour en conserver la mémoire et celle de la grandeur de l’intervention de l’homme et de son œuvre, des sites et monuments classés Patrimoine Mondial de l’Humanité. Là, on retrouve quelque chose de notre humanité, comme dans la vallée du Wachau à une centaine de kilomètres de Vienne, abritant des forts médiévaux perchés ici et là, des abbayes à même le flanc de la montagne, un océan de vert et le Danube qui le traverse… Et le silence.  Le Liban et sa folie immobilière et destructrice sont loin. Je me surprends à penser que le beau rend beau et  que le beau appartient à  tout le monde ; que c’est sans doute pour cela que l’UNESCO décrète certains sites Patrimoine Mondial de l’Humanité, où qu’ils se trouvent. Et que l’on n’a justement pas le droit de les saccager au nom de cette même humanité.

Je pense à la Qadisha et au projet immobilier qui la menaçait… La Qadisha est au  Patrimoine Mondial de l’Humanité depuis 1998 seulement;  cela n’aura pas duré longtemps si le projet a lieu. Car l’UNESCO sait aussi déclasser. Mais qui s’en fout chez nous des classements fussent-ils Patrimoine Mondial de l’Humanité  face à la perspective de monnaie sonnante et trébuchante. On devrait néanmoins peut-être inscrire  Qornet el Saouda, Ramlet el Baida, Sannine, etc , un par un sur la liste pour tenter de les préserver ou pour allonger leur temps de vie bonne.

Pendant que la vallée du Wachau et le Danube invitent à se laisser envelopper par la beauté et la majesté de la nature et de l’architecture ancienne, oubliant le temps ; tout y reste minuté, calculé, pour l’efficacité. Le train en correspondance avec le bus, le bus en correspondance avec le bateau. Le diner jusqu’à 20h maximum. On ne peut avoir faim ni avant ni après les heures imparties. La vieille Europe, efficace au point d’être inflexible ? Pas de place au temps, au questionnement, à l’hésitation… là ou seul  peut percer la lumière, l’inattendu. Minutage pour efficacité.  Idem pour les tickets de train et de métro. Les acheter à la machine. Pas d’humains pour vous indiquer la direction. On vous adresse toujours à internet. Internet devrait s’écrire avec une majuscule ; c’est devenu un interlocuteur… ou en fait même pas, car pas d’échange possible. On a droit à une seule question; plusieurs réponses parfois mais pas de possibilités de poser une question sur la réponse, au cas où on n’avait pas bien saisi. Je pense à  ces réfugiés qui ne parlent pas la langue, qui ne savent pas forcément parler avec une machine pour le train ou le métro ou autre service.  L’efficacité, la rapidité au détriment  de communiquer, de goûter, de savourer…  Alors, voilà pourquoi l’accueil, l’hospitalité méditerranéens devraient aussi faire partie  du Patrimoine Mondial de l’Humanité au même titre que les sites car que seraient ceux-ci sans hommes, sans le sourire des hommes, sans le temps qu’ont pris les hommes à les créer ou à interagir avec eux? Pourquoi ne pas mettre des intangibles au Patrimoine Mondial de l’Humanité ? Comme savourer ; savourer permet de distinguer les hommes des robots. Peut-être aurions-nous alors quelque chance d’y figurer.

Lendemain de fête

Le mot « élections » me renvoie à la terminologie d’origine: élire, l’élu. Élection, le mot dans sa finesse n’est pas forcément quelque chose de massif, de populaire; plutôt une question de courants, d’affinités électives.

Le dimanche 6 mai, à vélo dans le Metn, je traverse de nombreux villages, de coutumes paisibles, silencieux; un ou deux vieux sur le perron, un chat qui ronronne ou un chien attaché qui aboie. Ces mêmes villages avaient pris une allure de kermesse, de rassemblements et dans ceux plus grands comme celui de Mrouj, vibrant et accueillant ce jour-là, les élections sont l’occasion d’une fête. Orange, blanc, vert, etc, elles sont cote à cote, toutes les couleurs. Ça n’est pas une pub pour Benetton, mais presque une pub pour le Liban. Cette ambiance multicolore bon enfant et sur fond de musique met un sourire dans ma tête. Des gens, tous âges confondus qui se saluent, se pressent pour aller aux urnes, avant de se retrouver pour une manouché ou un mezzé dans les bons et chaleureux bouis-bouis de la place. Lorsque je passe à vélo, on me hèle en français avec un sourire : “Tu as voté?” Je ne sais pas pourquoi avec le vélo, il y a présomption de langue étrangère. Je leur signale que oui, depuis tôt le matin.

Depuis tôt le matin, de nombreuses personnes ont pris la route, parfois seules, parfois en pan familiaux entiers, pour retrouver au Sud, à Tripoli à Ehden, etc. La montagne, la côte, dans leurs replis et remous. Certains y ont saisi l’opportunité de faire un long week-end. L’exercice du droit de vote s’est avéré l’occasion de retrouvailles en famille; l’occasion de retrouvailles dans et avec les terres d’origine. Le 6 mai avait quelque chose de festif…

Elections Mrouj Liban

Et le lendemain, la gueule de bois. Pas de femmes à l’Assemblée, pas de jeunes, pas de membres de la société civile ou très peu. Le lendemain on comprend qu’on a été leurré, par l’ivresse. Que l’autre s’est joué de nous – en nous donnant un semblant de choix – juste pour renforcer sa position, pour se faire mousser. Malgré ça, on n’arrive pas à avoir la haine. On est juste triste et on s’en va. On tourne les pas. Et encore une fois on cherche à placer son attention ailleurs. Et on essaie malgré tout de se dire que ce moment étincelle n’était pas un feu de paille; qu’il a allumé ou rallumé quelque chose en soi, le désir, l’envie de participer, de jouer. Qu’il nous a fait prendre conscience que l’enfant en soi n’est pas mort, et qu’il prend la balle au vent… Et que rien que pour ceci, ce moment avait du sens. C’est peut-être palliatif comme l’aspirine après la gueule de bois; en tous cas, ça aide à ne pas coaguler… en dépit de la déception.

Quelques jours plus tard, dans le souk de Byblos, j’achetais une galette au fromage dans un petit resto/bar qui vient d’ouvrir. Pendant que j’attends la galette qui chauffe, le jeune homme derrière le comptoir capte des bribes d’un semblant de conversation téléphonique que j’essaie d’avoir avec une autrichienne qui ne parle pas l’anglais. Il me raconte qu’il apprend lui-même l’allemand et qu’il s’en va poursuivre son master d’ingénierie en Autriche – 5 000 EUR de frais, bien moins que la fac au Liban – et qu’il travaille au resto pour payer sa scolarité. Nous, les Méditerranéens au sang chaud finissons par partir en ce moment, en Allemagne, en Autriche; même les jeunes… Prise par la conversation et ses rêves d’espace et de possibles, en résonance avec les miens, j’ai oublié de lui demander s’il avait voté. J’en étais curieuse. Il me tend la main, se présente “Mahmoud”. Il ne veut pas prendre le prix de la galette; il veut me l’offrir à tout prix, “pour l’amitié”, me dit-il. Il me raconte qu’il attend la réponse de l’université en juillet; moi aussi, pour un départ autre, avec nos vingt années qui nous séparent.

Voilà pourquoi je n’avais pas envie de repartir du pays, voilà pourquoi je suis revenue, pour ces affinités électives; voilà pourquoi j’ai voulu voter. Peut-être que j’étais ivre; pourtant sans alcool. La même semaine post–électorale, j’assiste au Café des Lettres à une rencontre avec une auteure japonaise en résidence d’écrivain à Beyrouth. Son propos est autour de l’expression dans différentes langues, des mots justes et de ceux qui nous manquent. J’apprends les mots « yuken » et « natsukashii » en japonais, la nostalgie de la saison qui vient de nous quitter, chacun avec une connotation différente; plus ou moins heureuse, les subtilités d’une culture, « Natsukashii » est la nostalgie comme sentiment heureux de se remémorer les bons moments. En dépit de la gueule de bois je suis « natsukahii » du dimanche 6 mai au matin, des 4 et 5 mai, la veille de ce rendez-vous; je suis « natsukashii » de ces jours où j ‘ai cru.

Par défaut, ou la nécessaire perte d’innocence

 

Je ne m’étais pas encore résolue à faire des choix par défaut, plutôt par adhésion… sauf en matière d’élections, je me résous. J’espère que ce ne sera pas le premier de plusieurs «par défaut». Crainte de la perte d’illusions, de la nécessite des compromis, corollaire de l’avancée en âge. On se retire alors par moments dans la littérature, dans la philosophie, ou dans la nature, pour se protéger de la violence du monde, pour ne pas perdre foi ; ne pas perdre toutes ses illusions toutes à la fois. Sauf qu’il s’avère impossible de se voiler la face devant tous ces billboards de x mètres sur x qui envahissent chaque carrefour, chaque autoroute, qui brillent de jour comme de nuit, les banderoles qui couvrent chaque mur libre, chaque poteau électrique ; des enflés, des moustachus, des blindés, des cravatés, des fermés, des reconvertis… Ils prennent nos yeux d’assaut comme les pubs pour produits ménagers en grandes surfaces. Qui dit mieux ? Achète-moi, prends-moi, semblent crier les photos. Les candidats donnent leurs photos en pâture ; mais pas leur programme électoral, leur biographie, etc. Les slogans ne volent pas haut : on veut de la transparence pas de la brume ; on ne veut plus de ferme, etc. Ensuite, il y a les jeux de mot sur les noms de famille et comme les noms libanais s’y prêtent, c’est parti. Tu es notre fusil ; ton vote est englobant… Avocat, militaire, philanthrope, grandes figures occupant ou ayant occupé des fonctions publiques, font l’objet de slogans à deux balles. A-t-on lancé ces slogans avec ou sans leur accord ? On n’en sait rien ; toujours est-il que ces slogans disent assurément l’ère de la médiocrité. On se demande s’il y a des agences de communication derrière, on espère que non. Certains médias se targuent de proposer des programmes montrant les candidats dans leur quotidien voire les interrogeant sur leur vie privée – de manière parfois intrusive et insistante – plutôt que de les interroger sur des débats de société et sur leur programme électoral. Même les médias – pas tous, heureusement – cherchent la facilité. La culture de l’immédiateté, du rapide, du prêt à consommer. On a l’impression d’être dans un tabloïd, une campagne de télé-réalité plutôt que dans une campagne électorale. Est-ce sur ces bases que l’on choisit nos élus?

Il y a aussi les coups de fil reçus à domicile, de représentant de tel candidat et de tel autre, pour beaucoup qui se font rabrouer par des citoyens à bout de nerfs. Même certains nouveaux candidats ont pris les habitudes des anciens, soumission à ce que Max Weber nomme « l’autorité de l’éternel hier ». Nous sommes les champions de l’éternel hier, sauf quand il s’agit de la pierre  – là on a tout détruit ; car alors l’éternel hier venait contredire la matière, le billet vert. S’ils ne se cassent pas la tête pour faire leur campagne, y mettre du contenu ; que serait-ce alors lorsqu’ils seront au pouvoir ? Plus rien à conquérir, à prouver.

On entend pourtant encore au XXIème siècle, beaucoup d’électeurs, et parmi eux des jeunes, instruits, dire : je n’ai pas le choix, je suis obligé de voter pour un tel ou pour un autre tel ; il est de la famille, c’est un ami d’enfance ; même si je ne suis pas du tout d’accord avec la ligne qu’il a pris. Ainsi, c’est au choix la soumission à l’éternel hier ou la servitude volontaire, le choix de la facilité. Saurons-nous un jour nous défaire de certaines loyautés ataviques insidieuses? Comme quand c’est criant de puanteur ; comme quand on circule dans Beyrouth actuellement. On a beau vouloir détourner son attention, respirer par la bouche, parfumer nos intérieurs, la pestilence vient nous narguer.

Une amie architecte libanaise de renommée internationale, vivant à l’étranger, de passage au Liban, me livre avoir pensé recycler tous ces billboards, affiches, banderoles, et en faire des sacs – son dada c’est l’écologie, l’économie circulaire – une autre surenchérit des sacs poubelles. Au-delà de l’humour et du sourire que l’image suscite, l’idée est géniale. Cela aiderait au moins à ramasser les déchets. LCI titre un de ses reportages : Le Liban poubelle de la Méditerranée ; il n y a pas de quoi s’enorgueillir. Est-ce tout ce marasme qui entretient le souffle créatif? Vaut-il mieux une vie bien réglée, bien prévisible ou la nôtre qui nous éreinte, qui nous pompe mais qui nous fait aller puiser en nous toutes les ressources possibles pour demeurer vivants, vibrants? Je ne sais pas. Je sais seulement que l’on ne peut complètement faire abstraction de l’environnement ; et que ces élections nous font poser des questions philosophiques, tout comme celles qui ont précédé. Ne rien faire ou faire ce que l’on peut ? Se traduisant aujourd’hui par voter ou ne pas voter? Rester ou partir? Ou pire encore repartir après être revenu?  Ceux qui décident de ne pas voter parce qu’ils ne croient pas ou plus à l’impact de leur voix ou à un choix – devant des alternatives qui sont des non choix – sont pour leur part clairs quant au renoncement.

En état de défiance permanent et généralisé, nous ne pouvons avancer, n’ayant plus aucun point d’appui pour cela. Au cours d’un débat passionné et respectueux à l’Université Américaine de Beyrouth autour de la question de la préservation de la mémoire et de la construction, de l’espace public et de l’espace privé, etc, l’architecte Antoine Chaaya – partenaire dans le studio Renzo Piano – en charge du projet du Musée de Beyrouth, donne une leçon de pragmatisme non dénué de poésie. Accepter la mutation des cités, agir dans le cadre des contraintes mais aussi avec une vision directrice. Et même si l’on est bien loin d’être pragmatique et que l’on vit ici, l’on ne peut s’empêcher de vouloir diriger notre regard autrement, d’observer que oui pour la première fois il y a un site web elections.gov.lb voulant informer le citoyen ; que certains mouvements nouveaux ont pris la peine d’imprimer et de distribuer des pamphlets plus ou moins détaillés pour informer sur leurs membres – parmi lesquels se trouvent des têtes pensantes et dynamiques – et leurs idées ; et aussi de sourire à ce panneau d’affichage plus coloré, plus frais que tous les autres qui figure une jeunesse représentative de 800 000 nouveaux électeurs. Et on se reprend à vouloir croire… Autrement, à rêver le départ

Au pays de la dissonance, le musicien Walid Tawil détonne

Figure légendaire du jazz au Liban, le batteur Walid Tawil plonge dans la musique dès sa tendre enfance, à l’âge de six ans, et y baigne depuis, même si tout ne baigne pas. Parti en France à quinze ans poursuivre ses études de musique pour s’envoler ensuite outre-Atlantique afin de pousser son apprentissage à  Boston et à Berkeley, auprès d’icônes du jazz telles que Sonny Fortune, Jay Rodriguez, Mike Stern, etc, il a le courage ou la folie de retourner dans le pays en 1985, en pleine guerre.  Folie du retour car des décennies plus tard, ce génial batteur –  camarade de classe du célèbre pianiste Abdel Rahman el Bacha resté lui dans l’Hexagone –   s’étant produit au Duc des Lombards, au New Morning, au Carnegie Hall, au Kennedy Center, etc , et qui essaie de transmettre à  ses étudiants sa passion et le gout du travail, confesse n’avoir qu’une seule envie, celle de partir.  De trop  de désir réprimé… « J’ai envie de quitter le pays, j’ai tout fait pour le pays ; il ne m’a rien fait. »

La vogue de la musique ne  la rend pas ce forcément crédible

« On joue trop peu » confesse le batteur, leurs capacités, leur talent et leur désir ne semblent pas suffisamment honorés… Walid Tawil se produit régulièrement au NOW et au Blue Note et s’il a gardé l’allure juvénile avec ses lunettes rouges, ses bracelets rouges au poignet, son collier de perles africaines et un sourire qui l’accompagne sans cesse, il n’en déplore pas moins la médiocrité de la scène culturelle libanaise et le manque d’encouragement de la culture ; l’absence totale de place faite aux artistes qui travaillent. Les êtres de passion ne peuvent que dénoncer «la facilité; la vogue». Pour Walid Tawil, même « la musique maintenant est une vogue». C’est la vogue «des stars», le star system ; «ils veulent tous devenir stars ; l’état général de la musique,  c’est le facile »  parallèle avec l’état d’esprit général ; « les jeunes cherchent ce qui est facile». Enseignant d’histoire de la musique classique et moderne, de musique pour le cinéma et la publicité  dans plusieurs établissements universitaires réputés,  il est au contact des jeunes. Son regard par rapport aux groupes libanais qui s’exportent ? «Il n’est pas dit que leur musique soit bonne. Le marché est pour la médiocrité». Walid Tawil est batteur, sa franchise est sonore: « tout le monde veut devenir star mais personne n’a envie de faire des accords sur l’instrument. C’est le  travail qui compte ; il faut jouer, pratiquer, étudier. Pousser à fond, penser la musique. Ce n’est pas seulement taper sur l’instrument, ce n’est pas la technique. C’est comment tu penses pour jouer, c’est là qu’est l’os, c’est la virtuosité. C’est cela qui fait un grand musicien».

 

La musique n’est pas élitiste ; mais la discipline et le travail sont clé. Et  le cadre libanais laxiste et dissonant est particulièrement difficile

Walid Tawil se réfère à  sa propre expérience et raconte avoir joué avec les grands «pour voir comment ils jouaient, pour apprendre ; c’est ainsi qu’on remarque ceux qui poussent ; la démesure. Ici c’est du copy paste seulement. Ce n’est pas comme ca qu’on fait de la musique ». Le jazz man  attire l’attention aussi sur le fait que les jeunes musiciens  s’orientent de plus en plus  vers la musique orientale ; «parce que ca vend». Il n’a pas de parti pris par rapport à  la musique orientale mais telle qu’elle se fait ici actuellement, si ; et se dit admiratif des musiciens en Egypte et en Syrie. «Là-bas il y a une musique ; chez nous, le Conservatoire National est composé  à 90% d’étrangers». Il n’attire pas les libanais. Tawil cherche des musiciens avec qui jouer ; il a du mal à en trouver ; c’est un cri du cœur. «J’ai envie qu’il y ait de grands musiciens. Un peu d’études, un peu de travail, un peu de modestie. L’absence de passion est fatale pour la musique ».

Si des pays tels que la Syrie et l’Egypte, Cuba ou des pays africains donnent de la  bonne musique au monde, c’est dire que la musique n’a rien d’élitiste : « Miles Davis adorait la musique des rues ; les percussionnistes cubains jouent dans la rue. Mais même la musique venue de la rue est inspirée par l’extérieur ; il faut un certain niveau de lois, un certain ordre; le bon son c’est l’équilibre». La question est donc plutôt une question d’environnement, de cadre et en particulier de politiques publiques qui encouragent la musique, les talents. Vu l’état de la rue, la dissonance et l’absence de politiques publiques, le Liban part mal doté. « Ailleurs, lorsque quelqu’un a un don, on le pousse à le perfectionner» ; qu’il s’agisse d’un violoniste ou d’un rappeur  comme Snoop Dogg – 35 millions d’albums dans le monde.

 

Le jazz n’est absolument pas « has been », mais le paysage culturel, notamment, libanais a changé

Le désintérêt pour le jazz est-il dû au fait que  celui-ci serait  passé de mode ? Le batteur branché sur l’international et bien informé, infirme. «Au Japon, en Europe, en Corée du Sud, le jazz reste très écouté. Dans les clubs, c’est le jazz que l’on écoute ;  il n y a pas de clubs où on écoute de la musique pop. La pop c’est seulement dans les grands concerts». Ce désintérêt serait ainsi plutôt spécifique au Liban. A l’étranger, les jazzistes comme Chick Corea, Miles Davis, Herbie Hancock, Arturo Sandoval, sont de grands « influenceurs»  encore aujourd’hui ; ils ont permis l’évolution du jazz ; en introduisant en particulier la guitare très appréciée par les jeunes. Au Liban, Walid Tawil fait remarquer que certains confrères œuvrent aussi à pousser le jazz, notamment au sein  du Conservatoire. Le musicien qui craint l’effet de mode, espère que ces graines  semées et l’intérêt actuel pour la musique dans le pays, persisteront dans la durée.

Sur cet engouement actuel pour la musique, se greffe aussi  l’influence du cinéma. La musique de film a toujours contribué à la diffusion de la musique jazz et de la musique afro-cubaine en particulier, explique le prof d’histoire de la musique. Il cite a titre d’exemple deux grands compositeurs : Ennio Morricone et Michel Legrand, et signale que même  Charlie Chaplin a composé pour la musique.

Et si le musicien cinéphile  reconnait l’influence de la musique de film sur le gout pour la musique, il est beaucoup plus critique quant à l’influence de l’internet dans  la diffusion de la musique. « On n’a pas accès à la belle musique par internet.  Sur internet, on a ce que les médias vendent. On ne va pas chercher sur internet Herbie Hancock ; mais ce qui est commercial. Partout dans le monde, on vend n’importe quoi en ce moment». Par le passé, c’était  chez les marchands de musique et dans des concerts qu’on découvrait Herbie Hancock, McLaughlin et autres.

La musique n’adoucit-elle  pas les mœurs, y compris au pays de «la dissonance», pour reprendre l’expression du batteur ? La réplique est nette. «Précisément, ils ont quitté le pays parce qu’ils ont été tellement adoucis» : «les grands qui venaient m’écouter, des gens de culture ont quitté ». Au Liban, les oreilles ont été habituées à écouter de la dissonance ; à tel point que quand tu dis quelque chose de juste, ils sont gênés…

Il y a du feu dans  le propos de Walid Tawil, mais surtout aussi dans sa musique. Pour qui veut retrouver ce désir de musique – car le désir est contagieux – le musicien se produit avec sa troupe Cool Drive, au NOW les 5, 22 et 26 avril et avec Heartbeat les 14 et 15 avril.

Le Liban pour la première fois, à la Biennale d’Architecture de Venise

« The place that remains » ou « Le lieu qui reste »: un hymne au territoire et aux ressources naturelles

Sous l’égide du ministère de la Culture, le Liban sera officiellement représenté, pour la première fois, à la Biennale d’architecture de Venise, l’événement le plus prestigieux et le plus couru dans le monde de l’architecture. La Biennale d’architecture initiée en 1980 est la petite sœur de la Biennale d’art de Venise. Elle est le rendez-vous des architectes, urbanistes, chercheurs, anthropologues, sociologues, etc qui contribuent à imaginer l’environnement dans lequel nous vivons. Elle dure six mois et attire quelque 300 000 visiteurs venus, tout comme les exposants, du monde entier. Le pavillon libanais, conçu par l’architecte et géographe Hala Younes, enseignante en architecture et paysage à la Lebanese American University (LAU), sera stratégiquement situé dans l’Arsenal. Intitulé « The place that remains » », ou Le lieu qui reste, il est une interprétation de la thématique générale de la Biennale 2018 Freespace.

« Le lieu qui reste » élabore des visions possibles pour l’avenir du territoire et du paysage national, en faisant la part belle à la préservation des ressources et du patrimoine naturels. Il engagera ainsi la réflexion autour de l’environnement bâti, à travers le devenir des espaces non bâtis et des potentiels qu’ils offrent. «Notre intention, en choisissant ce thème, est de mettre en évidence le territoire non bâti, le paysage culturel et sa capacité à améliorer la qualité de l’environnement bâti et la qualité de vie, ainsi que le rôle d’une architecture fondée sur la culture du paysage», déclare la commissaire du pavillon. «L’exposition vise à développer la connaissance de la terre au sein de la société libanaise afin de défendre ses valeurs et son avenir, car notre patrimoine n’est pas seulement architectural, mais aussi géographique et paysager.»

Un pavillon entièrement inscrit dans la thématique générale de la Biennale

Les directeurs artistiques de l’édition 2018 de la Biennale – la seizième- Yvonne Farrell et Shelley McNamara de Grafton Architects, ont invité les participants à emmener à Venise leur freespace. «Freespace décrivant une générosité d’esprit et un sens d’humanité au cœur de l’agenda de l’architecture, centré sur la qualité de l’espace lui-même.» Freespace est également «l’opportunité de mettre en avant les dons de la nature, tels que la lumière (du jour et de la lune), de l’air, et les ressources naturelles ou celles créées par l’homme. Freespace encourage de nouvelles façons de penser le monde et l’élaboration de solutions où l’architecture pourvoit au bien-être et à  la dignité de chaque citoyen de cette planète fragile.»

C’est dans cet esprit que le pavillon du Liban a été pensé. «Le Liban est une île qui déborde. L’un des pays les plus densément peuplés est encerclé par des États hostiles ou dangereux. La seule porte est la mer, tant qu’elle restera ouverte. Cette situation d’extrême vulnérabilité du territoire n’est pas sans rappeler à un siècle d’écart la situation de crise et d’isolement qui aboutit à la grande famine de 1915-1918. Elle nous rappelle l’étroitesse de notre géographie et la fragilité de ses ressources», explique la commissaire du pavillon. «Cet anniversaire funeste est l’occasion d’un état des lieux du territoire. À la monoculture du mûrier qui occupait le Mont-Liban s’est substituée la thésaurisation foncière. L’agriculture est abandonnée, plus que jamais, à l’empire de la spéculation immobilière; et il nous faut aujourd’hui mesurer l’état de résilience de notre territoire, ou sa capacité à encore nous servir de maison. Il faut évaluer la place qui y reste, sa capacité à porter nos projets, nos espérances et nos rêves. Cette place qui reste est une ressource précieuse, elle est le socle d’une reprise de sens du territoire, de sa nécessaire réappropriation poétique.» Ainsi le projet vise-t-il à «identifier et rassembler ces éclats de territoires, accommoder les restes de notre pays, reconstruire la trame de l’avenir, créer à partir des trésors oubliés.»

Préservation des ressources naturelles et architecture responsable

La proposition libanaise se focalise sur le bassin versant du fleuve de Beyrouth et met l’accent sur la nécessité de préserver les ressources naturelles et d’intégrer leurs potentialités. L’eau étant une de ces ressources essentielles; nourricière, au cœur de nombreux enjeux, c’est autour d’elle que les villes et l’urbanité se développent. Le fleuve de Beyrouth a ainsi été choisi pour son symbolisme et sa position stratégique comme extension du Grand Beyrouth, s’étendant de Bourj Hammoud jusqu’à la montagne de Knaissé. Vitale pour l’extension de la capitale, cette partie du territoire inclut certains des espaces les plus précieux et les plus menacés du Liban, tels que la forêt de pins du Metn.

Un colloque scientifique aura lieu à la Lebanese American University (LAU) au mois de mars pour explorer une série de thématiques: transformation du paysage contemporain (développement urbain et déprise agricole), patrimoine paysager (valeurs culturelles et politiques de gestion du territoire), terrains communaux et espaces publics (usage et cadre juridique), architecture du sol (le non construit dans les parcelles construites). Le colloque rassemblera des architectes, des chercheurs et des experts de tout le pays. L’objectif est de conscientiser le public et d’initier une dynamique de recherche pour réfléchir au sort des espaces non bâtis et à leur capacité à régénérer l’extension urbaine.

3D, photo et vidéosurveillance au cœur de l’exposition

À Venise, l’exposition comportera une représentation cartographique géante en 3D du bassin versant du fleuve de Beyrouth, laquelle mettra en lumière les trésors paysagers oubliés. Une projection de photos historiques montrera également la transformation du territoire au cours du siècle dernier. Elles sont compilées à partir de diverses collections, notamment celles de l’Association pour la protection des sites et des anciennes demeures au Liban (APSAD), Fouad Debbas, la photothèque de la Bibliothèque orientale (USJ), la collection Heinz Gaube à l’université Notre-Dame (NDU), et des photographies aériennes appartenant à l’armée libanaise.

La «place qui reste» sur le bassin versant du fleuve fera également l’objet d’un reportage photographique auquel participent des photographes établis tels que Gilbert Hage, Houda Kassatly, Gregory Buchakjian, Talal Khoury, Ieva Saudargaite, Catherine Cataruzza. L’exposition sera accompagnée d’une conférence à Venise au mois de septembre.

Après Venise, l’exposition tournera au Liban afin de mettre en avant la réalité géographique et sensible du territoire national et la responsabilité des architectes, tant par rapport à l’environnement qu’à la société. «Au-delà du visuel, l’architecture joue un rôle dans la chorégraphie de la vie quotidienne», rappelle Paolo Baratta, le président de la Biennale. C’est bien cette chorégraphie et la relation de l’architecture à la société civile que le pavillon du Liban cherche à réhabiliter dans le pays.

14 février, disque rayé

14 février, 21 février, 14 mars, etc, tous ces élans avortés… Plus personne ne manifeste l’envie de retourner place des martyrs à Beyrouth ; l’envie d’utiliser ses pieds. Ils ont fait leur temps… On en a d’ailleurs fait des entorses, des ruptures de ligaments, etc.. La place des martyrs ne ressemble plus à ce grand espace libre. Elle se fait plus petite à force d’élans rebutés et de constructions érigées, pour ne rien laisser respirer, dépasser. L’instinct de vie est endommagé – il y a une différence entre instinct de vie et instinct de survie.

Si la place des martyrs a perdu ses adeptes et son goût – elle fut baptisée place de la liberté – plus d’une décennie après ces grands rassemblements populaires, des initiatives autres voient le jour, politiques, d’une autre façon cependant. Ainsi, l’architecte Hala Younes a proposé une  présence libanaise officielle à la Biennale d’Architecture de Venise, favorablement accueillie par le Ministère de la Culture. The Place that remains, intitulé du pavillon libanais, met l’accent sur la nécessité de préserver les espaces qui restent, les ressources naturelles et notamment l’eau, source nourricière autour de laquelle s’articule la vie. Non seulement la participation nationale à ce prestigieux rendez-vous de l’architecture mondiale est une première pour le pays ; elle est aussi inédite en ce qu’elle ne présente pas des projets d’architecture locaux mais une cartographie du territoire – le long du fleuve de Beyrouth, depuis la Quarantaine jusqu’à la montagne de Falougha – faisant la lumière sur les spots non construits, les plus précieux. Hala Younes ose rêver que cette participation sème une graine ou plusieurs dans le pays quant à la nécessité d’une architecture et d’un urbanisme responsables. Le cinéaste Ziad Doueiri de son côté, n’a pas craint de traiter de l’Insulte, et de nos tabous sur grand écran et devant grand public ; et malgré les différentes intimidations et arrestations, l’Insulte se trouve présenté aux Oscars, une première aussi pour le Liban. « Seuls ceux qui sont assez fous pour penser changer le monde y parviennent », disait Steve Jobs. En mettant le Liban sur la carte du monde et en exprimant leur vision des choses, qui ne concorde pas forcément avec l’état des choses, Ziad Doueiri et Hala Younes posent des gestes éminemment politiques.

Aussi, même si l’on a perdu foi en cette révolution romantique du 14 mars, laquelle ne tarda d’ailleurs pas à être usurpée ; et que la révolution semble se faire maintenant plus à la micro-échelle, cela ne suffit pas à la transformation. On ne peut faire abstraction de l’initiative publique et de politiques publiques. Aussi bien Mireille Maalouf que Lina Ghotmeh, des géantes du théâtre et de l’architecture respectivement – interviewées dans le cadre de notre rubrique Diaspora Culturelle –  sont parties pour pouvoir exercer leur passion, leur métier, leur art. L’art de vivre pleinement ; et non de survivre. « Un pays qui se respecte encourage ses fils ; encourage ses fils, encourage ses fils » poste sur Facebook, un musicien libanais génial, sexagénaire qui n’a rien perdu de sa fougue juvénile. Sa musique, il ne parvient peut être pas à la faire entendre ici comme il aimerait – il joue à l’étranger aussi avec les plus grands. La répétition incantatoire de son message est un cri de douleur et d’ambition aussi.

 

Nous sommes comme des chenilles qui nous démenons sans pouvoir sortir de la larve

Nous sommes comme des chenilles qui nous démenons sans pouvoir sortir de la larve. Musiciens, comédiens, architectes, écrivains, entrepreneurs, etc, bourgeonnent, bourrés de talent… étouffés dans le cocon ; ne parvenant pas à prendre leur envol. A un casting ouvert au public qui a lieu à l’Université Américaine de Beyrouth, la metteuse en scène est déchirée de devoir faire un choix difficile face à tant de talents et de les savoir, pour beaucoup, sans travail… « Le pays devrait les encourager. » Elle parle presque pour elle-même. « Un pays qui se respecte encourage ses fils, encourage ses fils, encourage ses fils » ; le coup de gueule de ce musicien retentit dans mon esprit. Candidats à l’exil ou à la frustration… C’est au choix. Un non choix au fond ; car dans les deux cas, les dés sont pipés. La pièce de Betty Taoutel, Freezer, qui en est à sa quarantième-cinquième représentation, traite de ceci, de nos vies et nos potentiels gelés ;  des enfants qui ne veulent pas rentrer au pays – en dépit de la difficulté de leur situation à l’étranger parfois – car ils ne veulent pas renoncer à leur ambition comme ils ont vu leurs parents le faire.

Gérer c’est survivre ; aimer c’est vivre

Entre temps, on se félicite ici sans cesse d’avoir su gérer telle crise ou telle autre. Mais encore ? Comme si la vie d’une nation se résumait à une succession de crises. Et si l’on mettait notre attention sur nos ressources, l’eau, les forets, sur notre jeunesse, sur nos forces vives ; non pas pour les gérer mais pour les faire grandir, éclore. Ce n’est pas la gestion qui fait les grandes choses. Gérer c’est survivre ; aimer c’est vivre. Ghassan Tuéni disait : « un pays ne trahit pas ceux qui l’aiment. » Le 14 février est la date anniversaire du début d’une révolution libanaise et de la Saint-Valentin, laquelle n’est pas en principe la fête du consumérisme, du marché – ce qu’elle est devenue – mais la fête de l’amour. L’occasion de réfléchir sur notre relation au pays : nous le consommons, nous ne l’aimons pas. C’est différent.

Ce 14 février a quelque chose de différent ; même les beaux souvenirs des différents 14 février, de différentes mobilisations, de différents moments d’amour se sont estompés. C’est un peu comme si nous avions perdu tous nos rêves. Je sais que cette révolution ne reviendra pas. Ses acteurs ne sont plus : Samir, Samir, Gebran, Bassel, etc. Il y a d’autres acteurs, d’autres pièces ; mais a-t-on encore le souffle pour continuer à jouer ?

Mireille Maalouf, le théâtre venu de loin

Son propos est celui des femmes que l’on appelle ‘puissantes’. Même par téléphone, il y a une énergie qui passe, un souffle qui vous prend… Le propre des grands comédiens ? Savoir jouer avec l’énergie ou s’en faire un conduit, pour ceux – humbles – qui disent ‘‘se mettre à disposition de quelque chose de plus grand qu’eux : d’un texte, d’une histoire, d’une transmission…’’. Mireille Maalouf joue avec tout son être, sa vie et le théâtre sont presque confondus ; elle s’y est consacrée, il le lui rend bien. Elle foule les planches des scènes du monde, donne vie à de grands textes et incarne des rôles très divers.

Et même si elle martèle que ‘c’est la vie qui est importante’, elle reconnait aussi combien ‘le théâtre a nourri la sienne, l’a enrichie’. A force de rôles et de continents, le théâtre a ‘rendu son âme très élastique’, comme elle dit. Elle n’a pas peur d’évoquer l’idée d’âme, à une époque où celle-ci n’est pas très à la mode. Cette dame férue de Shakespeare, de son atemporalité, ‘qui trouve qu’avec l’âge elle ressemble de plus en plus à une libanaise’, fait partie de ces comédiennes qui sont justement au-delà des modes, d’une nationalité ou du temps, parce qu’elle est un être, animé, habité ; une femme, avant d’être une comédienne ou une vedette… Le vedettariat n’est pas son moteur, c’est plutôt son instinct qui l’a poussé à quitter le Liban en 1974, en dépit de l’opposition parentale. Elle est partie s’installer en France, par amour du théâtre, et plus particulièrement pour jouer dans la compagnie de Peter Brook, le metteur en scène qui la fascine. En effet, trois ans plus tôt, à Londres, elle avait assisté à une représentation de la pièce, ‘Le Roi Lear’ réalisé par Peter Brook… et décidé qu’elle voulait travailler avec ce metteur en scène. A son arrivée à Paris, le hasard veut que le Théâtre des Bouffes du Nord organise des journées portes ouvertes. C’est à cette occasion que Mireille Maalouf, qui compte déjà six ans de théâtre auprès de Mounir Abou Debs à son actif, prend le courage de s’adresser à Brook. Deux semaines plus tard, celui-ci l’engage dans sa troupe. Ainsi commence l’aventure.

Ibsen, Shakespeare, le Mahabharata, la Conférence des oiseaux ; Paris, Londres, New York, Calcutta, etc. Mireille Maalouf est une jongleuse ; il lui est arrivé de jouer trois pièces à la fois, en français, en anglais et en arabe. De l’acrobatie de haute voltige qui la stimule : ‘‘ceci exige de l’interprète d’être à niveau’’. Le défi, l’apprentissage, l’exploration… L’actrice n’en finit pas de jouer. Elle est restée vingt ans dans la compagnie de Brook, pour rejoindre par la suite celle de sa fille Irina Brook, avec qui elle joue actuellement Peer Gynt d’Ibsen. Mais le Liban ne la quitte pas. Son amour de la langue arabe, notamment classique, et l’exploration de celle-ci dans le théâtre lui font chercher sans cesse de nouveaux moyens de transmettre cette langue, de la rendre accessible au public. Car sa langue maternelle est celle qu’elle affectionne le plus, ‘‘une langue viscérale dans sa sensualité, par opposition au français, une langue qui exige d’aller jusqu’au bout de la pensée’’. Pour la comédienne, l’arabe permet d’‘‘installer l’image dans le silence de l’espace’’. C’est de là, aussi, que vient sa théâtralité.

Bien que l’arabe et l’état d’esprit qu’il véhicule soient ses favoris, elle a choisi de s’installer en France. ‘‘Je vais là ou le travail m’appelle’’ explique-t-elle, ‘‘ j’ai toujours eu la liberté de choix. J’ai toujours fait des choses que j’ai aimées, que j’ai défendues, choisi des personnages qui répondent à une quête de vie.’’

Une liberté de choix et des convictions qu’elle défend par son travail
Elle défend aussi un certain théâtre et n’adhère pas au discours qui veut que l’on serve au public libanais du ‘débilisme, constamment la même sauce’ sous prétexte que c’est ce qu’il veut ou peut appréhender. ‘Tous les publics du monde sont semblables’’, élabore la comédienne. Elle en a fait l’expérience, ‘Il y a des publics plus éduqués dans différents arts, plus aguerris certes. Mais tout est dans la manière de faire passer l’histoire, d’approcher le public. Il s’agit de trouver un style. Le théâtre au Liban doit être populaire – ce qui ne veut pas dire du divertissement – il doit pouvoir faire rire et pleurer, offrir un style simple, raconter des histoires…’. Elle relate à ce propos son expérience libanaise, l’an dernier, avec Julia Domna. Elle jouait une pièce de Shakespeare, en arabe, à l’occasion du 400ème anniversaire du dramaturge britannique dans le cadre du festival Bustan. Avec feu Jalal Khoury et Refaat Torbey, ils tournent avec la pièce dans tout le Liban. L’accueil du public est un cadeau, il apporte la preuve que le théâtre n’est pas réservé à une élite. Au contraire, depuis les Grecs, il est au cœur de la vie de la cité. ‘L’universalité du propos, c’est cela qui touche (…) les histoires…’. ‘S’approcher le plus possible d’une vérité qui puisse toucher le public’, tel est le rôle de l’acteur. Et tel est l’enseignement que Peter Brook a transmis à cette grande comédienne : ‘il m’a appris la recherche, la mise à disposition de l’acteur de tous les moyens pour qu’il progresse pour qu’il s’approche (justement) le plus possible d’une vérité qui puisse toucher le public’. Mais elle rend aussi hommage à Mounir Abou Debs, disparu il y a quelques mois : ‘Il m’a appris la discipline, le travail, l’humilité et tout ce qui nous manque en ce moment au Liban’.

‘L’amour du travail m’a été instillé avec l’Ecole du Théâtre Moderne de Abou Debs, pour avancer dans ce monde tellement difficile qu’est l’art’ continue-t-elle. ‘L’art est un monstre qui nous écrase si on n’est pas honnête, si on ne le sert pas. Je ne sais pas comment on évoque cette idée aux jeunes au Liban qui veulent devenir star d’un coup (…) Mais c’est le processus qui compte pas le résultat. On apprend jusqu’au dernier souffle’.

Apprendre ‘pour rester vivant’’, voilà son ambition. ‘Travailler son corps, sa voix, son imagination, assister aussi à ce que les autres font. Accepter que de nombreuses expériences puissent traverser notre être pour avancer,  il n’y a pas que l’aboutissement qui compte’. Ce n’est pas qu’une leçon de théâtre que donne Mireille Maalouf.

Le 1er mars, dans le cadre du Festival du Bustan, elle participe à une soirée où elle lira, avec Refaat Torbey, des poètes arabes. Et pour le accompagne, de la musique de Bach.

Le Liban appelle de plus en plus Mireille Maalouf, et celle-ci lui répond : elle a envie de transmettre ici, de travailler avec les jeunes.‘J’aimerais jouer plus au Liban, explique-t-elle. Partager des choses avec mes amis ici, pouvoir m’impliquer plus dans une sorte de travail approfondi qui peut intéresser notre pays, développer des ateliers, quelque chose de consistant…’. Entre temps, elle loue le courage de ceux qui continuent à travailler dans la profession (‘c’est formidable’, s’exclame-t-elle), et savoure ‘les rochers et la beauté de la montagne du Liban’ . Car elle y revient, et trouve à se ressourcer de temps à autre en retournant dans son village natal, Kfar Aqab.