Plein feu de Zena el Khalil sur notre mémoire

Des éclats de noir, de gris, d’écaille, de blanc, dans tous les sens. On dirait des peaux de crocodile, de l’écaille de serpent ; peau de cendre. C’est la keffieh qui est utilisée comme support, pour son motif esthétique, quasi méditatif, et pour ce  qu’elle symbolise sur le plan humain et universel.  Des toiles géantes ; on dirait des mandalas autres, venus d’ailleurs. Du fonds de la mémoire de Zena, du fonds d’une mémoire ancestrale ; d’intérieurs qui explosent dans tous les sens du terme. Des feux transmuant. C’est avec  cet élément, le feu,  qu’elle travaille d’ailleurs puisque ses encres, spécifiques à chaque site proviennent des cendres de ce qu’elle a trouvé sur place et brulé. Le thème de cette exposition commissionnée par la Fondation Merz et par Liban Art, qui investit pendant quarante jours Beit Beyrouth, Musée de la Mémoire,  est la guérison, la réconciliation et la transmutation; le feu étant l’agent de transformation par excellence.

L’artiste qui a vécu de par le monde : Lagos, New York, Londres, etc est habitée par l’histoire de cette terre, la notre, et au-delà par le lien qui nous lie les uns aux autres, qu’elle cherche à apurer par son art. Par une énergie que l’on pourrait qualifier de mystique dont elle se dit le simple agent.  Le processus à l’ origine des œuvres exposées en atteste.  Zena El Khalil,  qu’un long cheminement a mené plus d’une fois en Inde et qui s’est penchée sur les énergies, le reiki, le yoga du son, la méditation  en a infusé son travail. Elle a choisi de débarrasser certains lieux de notre histoire et de la sienne de l’énergie négative qui les charge, offrant ainsi une nouvelle plateforme de rencontre pour la paix et la réconciliation. Il faut noter que la Municipalité de Beyrouth a accepté d’offrir l’espace officiellement pas ouvert, à l’artiste qui y voyait le lieu d’accueil le mieux adapté pour son travail.

Zena el Khalil a travaillé sur des lieux symboliques, abandonnés pour la plupart ou stagnants, comme la prison de Khiam, Souk el Gharb, l’ancienne ambassade des Etats-Unis à Ain el Mreisseh,le Grand Hotel de Sofar, etc. Apres une cérémonie de guérison qu’elle conduit seule sur le lieu, incluant méditation, incinération, tournoiements à la derviches, elle donne sur place les coups de pinceaux avec la peinture faite des cendres du lieu-même. L’œuvre est produite sur place. Elle retourne sur les lieux plus d’une fois si nécessaire pour achever le processus: elle se rendra ainsi à Khiam un nombre incalculable de fois. Elle engage ce travail en 2013, commençant par les maisons familiales de son père à Hasbaya dans le Sud et de sa mère à Aley, toutes deux abandonnées, grevées par un passé de guerre, d’expulsions et d’exactions et continue son périple dans les lieux de mémoire collective. Et si la keffieh palestinienne est un des matériaux de prédilection c’est aussi pour rappeler la nécessité d’adresser les causes et  de revenir à l’essentiel ; l’état actuel du Moyen Orient remontant au conflit israélo-palestinien que  l’on a oublié en cours d’évènements,  signale l’artiste.

Sans être activiste ou quelque «iste» qui soit comme elle le dit, Zena el Khalil est engagée dans son temps et dans son lieu – « Je crée mon propre vocabulaire avec les matériaux, avec ce qui m’entoure. J’essaie d’être vraie; vraie à ce que je suis et  à ou je suis ; ce qui veut dire dessiner à partir de mon propre environnement ». L’artiste qui travaille depuis une vingtaine d’années rappelle dans ce sens aussi que l’art contemporain au Liban et dans le monde arabe est encore relativement très jeune – une cinquantaine d’années – et qu’il appartient aux artistes de la région d’inventer leur propre langage, ce qu’elle fait.  Si elle est intéressée «bien évidemment»  par cette partie du monde; elle est à ce stade plus interpellée par l’universel que par l’identité ; «par les cycles de vie; ce quelque chose qui continue à se transformer ; le cycle continu de la vie et de l’énergie».

C’est  dans cette perspective qu’elle a aussi composé dans des lieux d’énergie positive pour guérir les lieux blessés comme les nôtres : sur le plus haut temple de Shiva au monde, à Tungerath en Inde ; sur les bords du Gange utilisant l’eau du fleuve pour faire son encre, dans l’ashram de Maharichi Mahesh à  Rishikesh ou les Beatles avaient séjourné en 1968. Les thématiques abordées par l’artiste ont évolué, en parallèle de son propre cheminement et de ses pérégrinations : les œuvres de la  première décennie adressaient directement la guerre et la société consumériste capitaliste, la première étant un  produit de la deuxième selon l’artiste, qui utilisait d’ailleurs la aussi un  matériau qui représentait le message lui-même, à savoir le plastic et le pétrole.  Zena el Khalil passe maintenant de la dénonciation à la proposition : «j’ai passé dix ans à dire voila ce qui se passe ; maintenant, c’est  plus comment  on avance ?  Nous sommes informés ; comment on avance ? J’ai moi-même évolué de la carte individuelle à la carte collective. » 

Dans ce même esprit d’embrasser le tout, l’artiste guérisseuse a choisi d’engager le public dans l’expérience s’il le souhaite ; il ne sera pas que spectateur. Durant les quarante jours de l’exposition, une station de peinture de mantras permanente, des ateliers de yoga, de reiki, de méditation du son, etc ainsi que trois soirées poésie autour du thème de la paix et de la réconciliation. La station de peinture de mantras est le prolongement d’un projet d’envergure globale que Zena a monte : les mantras s’articulent autour de mawadda (tendresse), ghefran (pardon), rahma (miséricorde), salam (paix). L’artiste fera au public tous les jours à 17h,  la grâce de sa musique et de rituels de purifications/guérison. Tout un chacun est invité à participer. Son travail avec le son s’insèrera aussi dans une installation dédiée aux 17 000 disparus déclarés : 17 000 lignes vertes, une pour chaque personne qui remplira le deuxième étage de cette bâtisse situe précisément sur l’ancienne ligne verte, ainsi dénommée parce qu’envahie par les herbes folles du temps ou elle scindait la ville en deux. Un morceau de musique de sa propre composition, fait de sons rapportés des différents lieux de travail, reliera l’expérience de cette exposition.

L’art peut clairement être un outil de transformation, de paix et de réconciliation, avec soi et avec le monde, comme le dit Zena el Khalil dans l’un de ses Ted Talk  – elle fait partie du club très exclusif  des 400 Ted Fellows, triés sur le volet à travers le monde. C’est pourquoi elle fait les ateliers pour que le public, non seulement voie mais aussi participe, ressente… Par l’expérience de l’émotion, de la beauté, «par les processus créatifs, les résidus d’énergie négative sont transformés en lumière et en amour» dit l’artiste ouverte à ceux-ci.

Le feu sacré de Zena el Khalil dans le Musée de la Mémoire

Des éclats de noir, de gris, d’écaille, de blanc, dans tous les sens. On dirait des peaux de crocodile, de l’écaille de serpent ; peau de cendre. C’est la keffieh qui est utilisée comme support, pour son motif esthétique, quasi méditatif, et pour ce  qu’elle symbolise sur le plan humain et universel.  Des toiles géantes ; on dirait des mandalas autres, venus d’ailleurs. Du fonds de la mémoire de Zena, du fonds d’une mémoire ancestrale ; d’intérieurs qui explosent dans tous les sens du terme. Des feux transmuant. C’est avec  cet élément, le feu,  qu’elle travaille d’ailleurs puisque ses encres, spécifiques à chaque site proviennent des cendres de ce qu’elle a trouvé sur place et brulé. Le thème de cette exposition commissionnée par la Fondation Merz et par Liban Art, qui investit pendant quarante jours Beit Beyrouth, Musée de la Mémoire,  est la guérison, la réconciliation et la transmutation; le feu étant l’agent de transformation par excellence.

L’artiste qui a vécu de par le monde : Lagos, New York, Londres, etc est habitée par l’histoire de cette terre, la notre, et au-delà par le lien qui nous lie les uns aux autres, qu’elle cherche à apurer par son art. Par une énergie que l’on pourrait qualifier de mystique dont elle se dit le simple agent.  Le processus à l’ origine des œuvres exposées en atteste.  Zena El Khalil,  qu’un long cheminement a mené plus d’une fois en Inde et qui s’est penchée sur les énergies, le reiki, le yoga du son, la méditation  en a infusé son travail. Elle a choisi de débarrasser certains lieux de notre histoire et de la sienne de l’énergie négative qui les charge, offrant ainsi une nouvelle plateforme de rencontre pour la paix et la réconciliation. Il faut noter que la Municipalité de Beyrouth a accepté d’offrir l’espace officiellement pas ouvert, à l’artiste qui y voyait le lieu d’accueil le mieux adapté pour son travail.

Zena el Khalil a travaillé sur des lieux symboliques, abandonnés pour la plupart ou stagnants, comme la prison de Khiam, Souk el Gharb, l’ancienne ambassade des Etats-Unis à Ain el Mreisseh,le Grand Hotel de Sofar, etc. Apres une cérémonie de guérison qu’elle conduit seule sur le lieu, incluant méditation, incinération, tournoiements à la derviches, elle donne sur place les coups de pinceaux avec la peinture faite des cendres du lieu-même. L’œuvre est produite sur place. Elle retourne sur les lieux plus d’une fois si nécessaire pour achever le processus: elle se rendra ainsi à Khiam un nombre incalculable de fois. Elle engage ce travail en 2013, commençant par les maisons familiales de son père à Hasbaya dans le Sud et de sa mère à Aley, toutes deux abandonnées, grevées par un passé de guerre, d’expulsions et d’exactions et continue son périple dans les lieux de mémoire collective. Et si la keffieh palestinienne est un des matériaux de prédilection c’est aussi pour rappeler la nécessité d’adresser les causes et  de revenir à l’essentiel ; l’état actuel du Moyen Orient remontant au conflit israélo-palestinien que  l’on a oublié en cours d’évènements,  signale l’artiste.

Sans être activiste ou quelque «iste» qui soit comme elle le dit, Zena el Khalil est engagée dans son temps et dans son lieu – « Je crée mon propre vocabulaire avec les matériaux, avec ce qui m’entoure. J’essaie d’être vraie; vraie à ce que je suis et  à ou je suis ; ce qui veut dire dessiner à partir de mon propre environnement ». L’artiste qui travaille depuis une vingtaine d’années rappelle dans ce sens aussi que l’art contemporain au Liban et dans le monde arabe est encore relativement très jeune – une cinquantaine d’années – et qu’il appartient aux artistes de la région d’inventer leur propre langage, ce qu’elle fait.  Si elle est intéressée «bien évidemment»  par cette partie du monde; elle est à ce stade plus interpellée par l’universel que par l’identité ; «par les cycles de vie; ce quelque chose qui continue à se transformer ; le cycle continu de la vie et de l’énergie».

C’est  dans cette perspective qu’elle a aussi composé dans des lieux d’énergie positive pour guérir les lieux blessés comme les nôtres : sur le plus haut temple de Shiva au monde, à Tungerath en Inde ; sur les bords du Gange utilisant l’eau du fleuve pour faire son encre, dans l’ashram de Maharichi Mahesh à  Rishikesh ou les Beatles avaient séjourné en 1968. Les thématiques abordées par l’artiste ont évolué, en parallèle de son propre cheminement et de ses pérégrinations : les œuvres de la  première décennie adressaient directement la guerre et la société consumériste capitaliste, la première étant un  produit de la deuxième selon l’artiste, qui utilisait d’ailleurs la aussi un  matériau qui représentait le message lui-même, à savoir le plastic et le pétrole.  Zena el Khalil passe maintenant de la dénonciation à la proposition : «j’ai passé dix ans à dire voila ce qui se passe ; maintenant, c’est  plus comment  on avance ?  Nous sommes informés ; comment on avance ? J’ai moi-même évolué de la carte individuelle à la carte collective. » 

Dans ce même esprit d’embrasser le tout, l’artiste guérisseuse a choisi d’engager le public dans l’expérience s’il le souhaite ; il ne sera pas que spectateur. Durant les quarante jours de l’exposition, une station de peinture de mantras permanente, des ateliers de yoga, de reiki, de méditation du son, etc ainsi que trois soirées poésie autour du thème de la paix et de la réconciliation. La station de peinture de mantras est le prolongement d’un projet d’envergure globale que Zena a monte : les mantras s’articulent autour de mawadda (tendresse), ghefran (pardon), rahma (miséricorde), salam (paix). L’artiste fera au public tous les jours à 17h,  la grâce de sa musique et de rituels de purifications/guérison. Tout un chacun est invité à participer. Son travail avec le son s’insèrera aussi dans une installation dédiée aux 17 000 disparus déclarés : 17 000 lignes vertes, une pour chaque personne qui remplira le deuxième étage de cette bâtisse situe précisément sur l’ancienne ligne verte, ainsi dénommée parce qu’envahie par les herbes folles du temps ou elle scindait la ville en deux. Un morceau de musique de sa propre composition, fait de sons rapportés des différents lieux de travail, reliera l’expérience de cette exposition.

L’art peut clairement être un outil de transformation, de paix et de réconciliation, avec soi et avec le monde, comme le dit Zena el Khalil dans l’un de ses Ted Talk  – elle fait partie du club très exclusif  des 400 Ted Fellows, triés sur le volet à travers le monde. C’est pourquoi elle fait les ateliers pour que le public, non seulement voie mais aussi participe, ressente… Par l’expérience de l’émotion, de la beauté, «par les processus créatifs, les résidus d’énergie négative sont transformés en lumière et en amour» dit l’artiste ouverte à ceux-ci.

Conversation du Soir Beyrouthine

 «Ecrire est la démarche qui consiste à lancer un appel souvent pathétique à la conversation. Ecrire c’est renoncer à l’orgueilleuse solitude pour entrer dans le monde du contact, ce fantastique monde du nous. Alors celui qui dit n’est pas moins important que celui qui écoute. Le mot ne devient parole que lorsqu’il est capté. Ce soir vers vous je vais, avec tendresse ». Nadia Tueni

Un message pour le Liban me demande-t-on ; libre. C’était il y a quelques années, on m’avait demandé ce texte qui n’a pas été publie alors. A l’occasion de l’exposition de Zena el Khalil à Beit Berouth, dont le thème est la réconciliation et la paix qui cherche à nous re-lier au pays profondément, ce texte me revient à l’esprit et j’ai envie de le partager. Pour retrouver ce lien… peut-être.

Un message pour le Liban me demande-t-on . C’est vague. Les idées ne viennent pas d’emblée : quelle orientation donner à ce papier ? Quel message puis-je bien vouloir porter à cette terre de toutes les complexités, à une géographie disloquée par la folie des hommes ? Je ne sais pas comment on s’adresse à un pays, a fortiori comme celui-ci  ;  à cette entité que des siècles d’histoire n’ont pas permis de cerner encore. Comme si on s’adressait à un amant, à une mère, à un maître ? Qui est le Liban ? Il est peut-être tout ceci à la fois pour moi… Après tout faut- il le savoir ? Je l’aime et je veux bien lui «lancer ce pathétique appel à la conversation »  comme dit la poétesse.

Le Liban pour moi sont des hommes et des femmes que j’ai rencontrés, qui m’ont touchée et marquée plus que partout ailleurs ou presque ; peut-être parce qu’il y avait quelque chose de moi en eux ; certains avec qui j’ai pu nouer « une conversation » ; certains dont j’ai pu suivre la pensée et le cheminement ; d’autres dont j’ai pu constater l’engagement, dont j’ai pu être témoin des rêves et des actions qui ont suivi. Plus simplement encore , d’autres dont j’ai pu être récipiendaire de l’hospitalité et de la générosité . Le Liban est pour moi un sol que j’ai foulé, à vélo, à pieds ; nord, sud, mer, montagne, est, ouest… depuis mon enfance, mais surtout plus récemment, ces dix dernières années. Des barrages que j’ai du traverser. Des à priori que j’ai pu casser. Des histoires qui m’ont inspirées. Des poètes, des écrivains, des penseurs, certains qui ne sont plus de ce monde, que je n’ai connus qu’à travers leur œuvre mais qui résonnaient tellement en moi que j’avais presque le sentiment de les connaitre. D’autres bien réels, en chair et en os, des auteurs, des cinéastes, des médecins, des entrepreneurs, des artistes, des architectes, des femmes ; nombreuses…. Une société civile – qui fait au final plus de social que de civil, à défaut d’un système social – des femmes notamment, engagées au plus près du terrain, au fil des ans. Non pas un an, deux ou cinq ans, comme qui vient en mission humanitaire et s’en va une fois la mission achevée ou les fonds exhumés ; mais de manière plus ample : sur le terrain dans l’humain, dans le réel. Durant la guerre mais aussi après la guerre. Après l’excitation et l’instinct de survie. Au-delà de l’intensité d’un temps. Des femmes, des mères, qui s’inscrivent dans une continuité sereine et solide. Auprès des défavorisés, des enfants malades, des retardés, des vieux, auprès des veuves, des illettrés… de tous ceux que nulle structure étatique ne prend en charge. Des femmes et des hommes qui savent reconnaître aussi les talents, la culture… tout ce qui vous fait grandir, et qui les promeuvent. Initiant festivals, marathons, ONG, associations, etc urbi et orbi. Attentats ou pas, Daech ou pas, touristes ou pas.

Avec tous ces hommes et ces femmes j’ai causé en arabe, en anglais, en français… selon qu’il s’agissait de finances, d‘élucubrations métaphysiques, de colère ou de poésie, etc. Ou ailleurs qu’ici pourrais-je parler toutes ces langues à la fois et d’autres aussi ? En arabe, en anglais et en français, je suis allée avec mes longs cheveux blonds et mon air occidental, avec des journalistes européens à la rencontre des habitants des villages du Sud après la guerre de 2006 (1). Je suis allée dans les camps palestiniens de Ain el Heloue, de Nahr el Bared et de Baalbeck (2) ou les femmes ne me laissaient pas repartir sans un sac immense de galettes, cuisinées avec leurs mains nouées par l’âge et par la vie. Elles étaient le plus souvent voilées et elles m’accueillaient parmi elles sans problème, avec mes mèches à l’air, et elles me parlaient… Autrement voilée, une religieuse catholique (qui s’occupait d’adoption et qui portait sur ses épaules le lourd fardeau de secrets de famille et d’une mécanique installée) m’avait livrée avoir choisi -après de longues années- la voie du cœur, à l’encontre parfois de conventions tacites, pour alléger les souffrances d’autrui. Afin de s’inscrire dans son temps, celui de la liberté d’aimer et de donner, comme elle le souhaitait ; celui de la liberté de penser. Les deux femmes voilées avaient ainsi choisi leur camp, chacune à sa façon, celui de lever le voile. «La liberté, c’est l’initiative » dit la psychanalyste Julia Kristeva.

J’ai aimé ces femmes, j’ai aimé ces gens, à Baalbeck ou à Bent Jbeil, à Ehden, à Bourj Hammoud, à Maasser el Chouf… J’ai compris par leur accueil et par l’aisance de notre contact, en les regardant un peu vivre et en partageant quelques moments avec eux que le Liban au ras de la campagne, au ras de la vie, n’était pas fait de dissensions, ni de conflits , ni de venin, ni de religion. Ces gens là, ce terrain là… m’ont donnée espoir, même si un accueil plutôt hostile dans le souk des bijoutiers à Tripoli -lequel est pourtant a priori destiné à la gent féminine- a pu me laisser pensive. C’était en 2007, en 2008. Maintenant, je ne sais pas, je ne sais plus… Mais j’essaie de me souvenir de ceci quand le doute vient semer sa graine d’angoisse et de fantasmes. Oui, c’est bien sur le terrain, dans mon corps, que j’ai éprouvé ce Liban-là… non pas de façon studieuse ou intellectuelle. Non, vraiment dans l’expérience, au plus près des mines, des champs de pavot et des camps de la détresse, auprès de ruines vieilles de mille ans et d’une montagne âpre ou verte et sage d’autant. Au plus près d’un fervent concert de Majida el Roumi dans un palais des émirs comble, au lendemain d’un attentat meurtrier annonciateur de milles peurs, de mille rancœurs… Au plus près de tout cela, il y avait encore de la vie et de l’amitié.

 

 

Sans démarcation

Une envie de partager ce texte écrit et lu a l’occasion d’une soirée poétique dans le cadre de l’exposition de Zena el Khalil a Beit Beyrouth ou la Maison Jaune,  Musée de la Mémoire, autour du thème de la Réconciliation, de la paix , de la guerre et de la mémoire.

Sur la ligne de démarcation, habite un homme que tu aimes

Il t’a pris dans ses bras puis il t’a jetée dehors

Il aimait tes cheveux fins, couleur or

Toi tu aimais sa poitrine enveloppante

Quand tu as voulu le voir plus souvent, il a pensé que tu voulais le contrôler

Quand il t’a invité tel jour et pas tel autre, tu as pensé qu’il te manipulait, qu’il mentait

Lui a monté le ton, toi tu es partie

 

Tu rêvais de faire un enfant avec lui

Tu l’imaginais brillant, replet

Tu n’as rien dit tu es partie

 

Vous avez fait un malentendu tout gros, tout noir, tout sanguinolent

Exactement comme le Liban

 

Toi, je ne pense pas qu’au fond tu veuilles me faire porter le voile

Et moi je ne cherche pas à te voir communier le dimanche

J’ai pense que tu voulais me contrôler, tu as pensé que je voulais te priver

Et on n’a plus rien fait de ce qu’on voulait

On s’est retrouvé à plusieurs reprises le 14 février, le jour de la Saint Valentin,

On s’est aimé, on s’est promis

Et on a vite dévié

 

Tu as écouté le chant des sirènes

Pas celui de tes fameuses tripes

Pourtant on est du pays ou l’on mange les tripes

C’est pour ca qu’on y revient

On n’a pas trouvé le langage des tripes ailleurs

On a confondu tripe et étripe

Tripper n’est pas s’étriper

 

D’avoir trop mangé, notre estomac s’est brouillé

 

Et si tu me parlais, et si tu lâchais

Et si je lâchais

Mes cheveux sont encore en or

Ta poitrine est encore vaste

Que mets-tu dedans à part rancœur ou fantasmes et non dits ?

Des kilos de non dits qui provoquent ton reflux, ton apnée du sommeil ?

Des kilos de non dits qui vont dans le musée de l’écriture ou de la mémoire ; le musée de la guerre

 

Je n’aime pas les musées ; ils figent tout

Un musée n’en est un que s’il est visité

Revisite le musée de cette mémoire que tu as figé

Pour ne pas me rencontrer encore et encore

 

Mais on est tous deux atteints ;  la «libanite»

Alors viens

Prends-moi dans ton cœur

Dansons sur la ligne de démarcation

 

Tu sais même pendant la guerre, elle était envahie de plantes sauvages, d’herbes folles.

 

On ne peut pas faire l’un sans l’autre, de chaque coté de la ligne

La ligne est triste

 

Tu as émigré, tu as continué à m’éviter … et à  parler de moi

Tu peux juste dire pardon, désolé si je t’ai blessé

Si tu le sens, si c’est vrai

Moi aussi, j’ai envie de te dire pardon,

Tu peux entendre ?

Il suffit de très peu tu sais

Ne me raconte pas à chaque fois tout ce qui ne va pas ou plutôt ce qui n’allait pas

Ton livre et mon livre c’est l’espérance non ?

On est tous les deux du parti du livre, non ?

Alors li-aisons

Les cris de révolte sont souvent des chants d’amour

Ziad Doueiri crie dans son dernier film, l’Insulte. Il est arrêté net quand il crie. Le Liban fait son cinéma, après tant de temps de silence. On ne pouvait pas ne pas le faire ce cinéma. Certains tentent de le réduire au silence pour maintenir le statu quo pervers, empêtré dans le passé, chaotique. Prétendu refus de stabilité ; rester sur le fil du rasoir, plus excitant, plus facile. La guerre en permanence pour se sentir en vie. Maintien paradoxal d’une autre stabilité, ou plutôt stagnation, celle de la guerre continue, sous des formes diverses, en opposition même avec le mouvement de la vie.

Un internaute commente qu’il est resté silencieux à la fin de l’Insulte tant il fut touché, mais il poursuit que c’est bien pour cela qu’il a choisi la posture de touriste dans le pays, tel l’avocat dans le film ; pour mieux encaisser les chocs à subir, pour ne pas se laisser toucher. En dépit des chocs, je ne voudrais pas être touriste dans mon pays ; je ne voudrais pas être touriste dans ma vie, ou dans ce monde. Un touriste est condamné à errer; à goûter sans savourer, à jouir sans aimer ; un homme engagé un peu moins, peut-être. Dans la mesure où l’on n’est pas un touriste, on est en droit de crier. Crier est-il systématiquement une passion triste ? Il y a une différence entre le silence imposé parce qu’il est convenu, au pays de toutes les convenances, même celles qui tuent ; et celui que l’on a choisi… pour quelque obscure raison. Il y a silence et silence – on a envie de parler à celui qui a envie d’entendre.  Il y a colère et colère. Il y a du feu dans les colères de Doueiri et de la noblesse ; avoir le courage de ses enthousiasmes, de ses goûts et dégoûts est sans doute une marque de liberté prodigieuse.

On est présenté officiellement par le gouvernement à Venise, et on est arrêté par ce même gouvernement chez soi. On est acclamé à la Mostra, on est nié chez soi, sous des prétextes clairement fallacieux. Par l’ordre ancien qui n’en finit pas de mourir et qui se dit moderne. Même si on fait son cinéma ailleurs, c’est au premier concerné qu’il s’adresse. Lorsqu’il ne tombe pas dans l’oreille d’un sourd, lorsqu’il tombe dans les yeux de celui à qui il s’adresse, l’auteur se réconcilie avec l’autre et avec lui-même. C’est ce qui s’est passé avec Ziad Doueiri lors de la première à Beyrouth. C’est aussi ce que disait Wajdi Mouawad, profondément ému, il y a quelques années au théâtre Monnot à l’issue de la représentation de Seuls. Mouawad était fâché avec le Liban depuis longtemps.

Cette même semaine est une semaine sous le signe de la réconciliation, de l’expression sous toutes ses formes : Ziad Doueiri au cinéma, Zena el Khalil à Beyt Beyrouth, Ourouba au Beirut Art Fair. Et la Fondation Liban Cinéma présente durant la Nuit des Mabrouk des courts métrages produits dans le cadre de Factory Lebanon, un travail à deux, une conversation entre jeunes cinéastes d’ici et de là. Les enfants de la guerre se réveillent, se rebellent. Ils ne veulent plus de guerre, mais pas au prix de l’omerta. Ils disent leurs aspirations, ils disent leur cheminement, ils disent leur douleur. Ils n’en ont pas honte. Si leurs aînés se sont soumis ou résignés, eux dansent avec la vie… et ses ombres. Ils tentent du moins et ils n’enterrent pas la mémoire d’un revers de la main. Ils ne jettent pas le bébé et l’eau du bain ; ils explorent d’autres formes de scénarios.

Ce bouillonnement créatif qui surgit comme jamais, porte-t-il une annonce en lui ? Pourra-t-il charrier sur son chemin les forces du doute, de l’enlisement et de tous les prophètes du cynisme ? S’il n’a pas vocation à changer l’ordre social ou politique, comme le dit Ziad Doueiri, il est en tous cas éminemment porteur de vie. Si ce n’était que ça, ce serait déjà bien. Si les blessures pouvaient rendre plus humain, plutôt qu’empierré, ce serait déjà ça. Si le cinéma de Ziad Doueiri pouvait montrer que nous partageons tous une même humanité, ce serait déjà ça. Et que l’impact soit plus fort que sur cet internaute en colère, ouvert à se laisser toucher seulement cinq minutes, ce serait déjà ca. Peut-être pour cela faudrait-il voir et revoir ce film x fois.  Les grandes empreintes, les grandes rencontres requièrent plus d’une fois ; le champ des possibles aussi. «Tout le monde savait que c’était impossible. Il est venu un imbécile qui ne le savait pas et qui l’a fait», dixit Marcel Pagnol, repris par Franz-Olivier Giesbert à propos de la reforme de l’éducation nationale en France. Oui, la réforme est possible. Ne pas prendre le mot imbécile au pied de la lettre. «Il est venu un courageux, un juste, un  cinéaste, un poète, etc qui ne le savait pas et qui l’a fait.»

Article publie dans l’Agenda Culturel, ma rubrique Bloggeur

http://www.agendaculturel.com/Nicole_V_Hamouche_Les_cris_de_revolte_sont_souvent_des_chants_d_amour

 

Inachevé

Ça a quelque chose de laid l’inachevé. Un immeuble géant se dresse en face de chez moi, tout en béton sans peinture avec les échafaudages.

Ciment et ferraille, de mauvais gout, obstruant la vue. Il parait que ça dure depuis des années, des décennies.  Une construction que l’on a abandonnée en plein route ; parce qu’on ne sait pas quoi en faire, parce que les propriétaires sont en conflit ; et/ou qu’ils n’en ont plus les moyens. Et puis on laisse tomber et on va ailleurs ; le grand édifice qui a de la gueule, qui aurait pu héberger mille histoires de vie se trouve vide. Une coquille; vide, en état de friche. La nostalgie de ce qui aurait pu être : terrifiante.

Pire que la nostalgie de ce qui a été. C’est bien cela notre drame ici, la nostalgie de ce qui aurait pu être. Des initiatives commencées avortées; coupées court ; des révolutions qui n’ont pas fait tout leur tour;  des bâtisses inhabitées, comme nos êtres.

Il y a quelque chose de laid dans l’inachevé ; comme un médecin qui une fois l’opération terminée oublie de bien suturer; ou qui oublie la gaze au-dedans. Et c’est l’infection. Nous aussi, nous laissons les blessures béantes et nous en allons. Pensant que l’oubli ou la diversion  pansera.  Mais le diable se loge dans les détails. L’élégance aussi.

On est inélégant et on s’en vante. On laisse l’immeuble débraillé, l’histoire en plan, les rues à moitie refaites, une partie asphaltée, l’autre pas ; l’une plus haute que l’autre, au risque d’un accident ; on s’en fout. Une station électrique,  une décision exécutive, une loi étudiée, une étude payées une fortune, abandonnées en chemin ou rangés dans les tiroirs du Parlement ou d’un fonctionnaire de la Banque du Liban. Et on passe à autre chose. On laisse tout dans les tiroirs.  Inachevé.

On manque de souffle. A la première difficulté, on ressort l’argument du passé : on a déjà essayé, ça n’a pas marché, ça ne changera jamais. Exutoire facile et usage de grands mots pour ne pas s’atteler à la tache.  Ou alors on achève, en le démolissant, le passé d’un coup de main ou  de mots,  comme on le fait d’un coup de mortier  avec ces anciennes demeures beyrouthines, sans même se pencher avant de les renvoyer a  terre, sur leur beauté, sur leur âme, sur leur capacité d’accueil et surtout sur la possibilité de les retrouver, de les métamorphoser. Exit la conversation avec les ombres… On a peur des ombres. Plus difficiles, plus longues à appréhender.

Résultat des courses : le Musée de la Mémoire ou Beit Beyrouth reste fermé au public alors que les travaux sont finis depuis plus d’un an. Parce qu’on ne sait pas comment gérer notre mémoire ; parce qu’on l’évite. L’artiste Zena el Khalil obtiendra cependant l’autorisation généreuse,  de la Municipalité de Beyrouth, d’y faire une exposition en septembre, autour du thème de la Paix et de la Réconciliation.

Il fallait un lieu symbolique pour une telle thématique ; l’exposition engagera le public s’il le souhaite dans ce processus de création et de transformation des énergies. Des expériences diverses sont prévues. Ce n’est pas parce qu’on n’a dit mot et qu’on a fait semblant d’avancer que la réconciliation est acquise. Elle fait appel à un processus, à  un minimum de rituels, etc.  Ce n’est pas parce qu’on a pris le permis de construction que l’immeuble est terminé ; et qu’on peut le vendre et souvent le laisser en plan… C’est bien là que le travail commence.

On célèbre souvent un peu vite et en grande pompe le lancement de telle ou telle initiative, oubliant l’engagement et le travail qu’elle suppose pour porter des fruits. Le bureau du premier ministre convie un public venu nombreux au Sérail pour l’annonce du lancement de la plateforme digitale DiasporaId – non opérationnelle encore –  initiée par la société Netways,  et qui a pour but de recréer des liens entre les libanais de la diaspora et le pays.  On applaudit à l’ingéniosité de l’idée. Les médias sont tous au rendez-vous. On veut croire à une autre sorte de révolution : digitale, globale, etc qui réunira tout le monde en amour; mais l’ombre du passé plane comme une épée de Damoclès.  On craint l’inachevé.

On n’entame plus parce qu’on a peur de l’inachevé ; parce qu’à force, il laisse un reflux amer : la frustration de ne pouvoir aller jusqu’au bout; un sentiment d’impuissance… Tout le contraire de la légèreté à laquelle on croyait parvenir en fuyant, précisément dans l’inachevé. On est une société qui craint l’épaisseur, on s’est mis au régime ; on a peur du poids des mots, le poids des actes, le poids des choses. Alors les mots ne comptent pas, les actes n’existent pas ; les hommes encore moins. Les deux risquent de peser. Qu’est ce qui compte ? Pour être achevé ?

Ourouba, l’arabité à l’honneur au Beirut Art Fair

Si la Beirut Art Fair fait partie des grands rendez-vous régionaux de l’art, elle se distingue surtout par la place qu’elle fait aux talents émergents dans cette partie du monde et par son positionnement comme plateforme culturelle.

Une plateforme de «découverte, de redécouverte, et de liberté d’expression» comme l’a précisé Laure de Hauteville, fondatrice et directrice de la foire qui souligne également que la sélection de la BAF est particulière au Liban ; à ce regard libanais, différent du regard à l’Ouest ou dans le Golfe.

«Le Liban est un pays qui peut aller au delà de la censure même par rapport à  l’Ouest », avance la directrice.

Parce que même en Europe, il y a un politiquement correct, quoique différent du politiquement correct de l’Est. C’est ainsi que la BAF en tant que catalyseur culturel, est soutenue par l’Institut Français et l’ESA et par l’Office de Tourisme du Liban, les Ministères du Tourisme et de la Culture en plus des principaux mécènes, les banques SGBL et BankMed.

L’Espace Revealing de la SGBL révèle de nouveaux artistes, qui seront « les stars de demain » selon l’expression de Mme de Hauteville. Le prix de la banque Byblos pour la photographie encourage de jeunes  artistes sur ce créneau qui a de plus en plus d’adeptes. Dans cet esprit de découverte, la palme de cette édition de la BAF reviendra sans doute à l’exposition Ourouba, The Eye of Lebanon dirigée par Rose Issa – spécialiste en art contemporain du Moyen-Orient –  dans le prolongement  d’ Arabicity et d’Arabicity II, organisées par elle respectivement en 2010 à Liverpool et en 2011 au Beirut Exhibition Center. Ourouba, se penche sur les préoccupations conceptuelles, esthétiques, sociopolitiques, y compris émotionnelles, du monde arabe aujourd’hui. « Qu’est ce qu’être arabe aujourd’hui »,  s’interroge Rose Issa.

Cette grande dame aux cheveux blancs, au regard clair, doux et vivant, un somptueux collier de nacre rose autour du cou précise avoir toujours travaillé avec des artistes vivants et être guidée dans son choix par la beauté et la pertinence tout simplement.    «Quelque chose qui vous touche vous parle ce n’est pas rien» dit-elle. Rose Issa nous rappelle à l’essentiel, de même que l’art. «Je veux voir la beauté de la vie, le plaisir » dit Rose Issa.

«Comment trouver la beauté dans la laideur ? Comment trouver de l’ordre dans le chaos ? »  et,  plus délicat, « comment se voit-on ?».

La commissaire a choisi de se concentrer pour cette exposition sur l’art des dix dernières années dans le monde arabe, empreintes de « violence et d’humiliation ».  Il y a une urgence à dire certaines choses dans cette partie du monde, une urgence à ordonner dans «cette fragmentation que l’on nous impose»; l’urgence de «la survie». C’est celle-ci que Rose Issa veut mettre en avant.

«Tout le monde veut la laideur de notre pays, de cette partie du monde ; la face noire du monde arabe » dit-elle référant aux media, aussi bien à l’Ouest qu’à l’Est. « Moi, j aime la beauté ; je veux la découvrir ici et faire partager ce plaisir avec le reste du monde. Je veux promouvoir ce que j’aime. J’ai confiance dans les choses qui me touchent, qui font bouger quelque chose en moi».

Après trente cinq ans dans le domaine, Rose Issa peut se fier à son instinct, à « l’intelligence de son œil» pour reprendre son expression…

Et nous ne pouvons qu’attendre le choix intelligent de cet œil de femme de cœur, mi-iranienne, mi-libanaise, ayant sillonné le globe, contemplé et admiré tout genre d’expression ici et la : cinéma, poésie, calligraphie, arts visuels, etc et ayant commissionné des expositions sur le Moyen Orient, pour les plus grandes institutions muséales tels que la Tate Modern, Barbican Art Center, Victoria and Albert Museum, etc

«Tant de gens n’ont plus rien à dire» déplore-t-elle.

Le choix des œuvres de Ourouba émane des enjeux de survie, physique, morale et intellectuelle, dans le monde arabe et du désir de lutter contre l’ignorance de part et d’autre, encore une fois à  l’Est tout autant qu’ à l’Ouest. Pour cela, Rose Issa a choisi de produire les artistes qui rendent hommage à la vie, à  la résilience, à la beauté. Elle cite pour exemple, Ayman Baalbacki, Taghrid Darghouth, Marwan Sahmarani, Abdel Rahman Katanani qui vit encore dans les camps palestiniens au Liban…

Les œuvres sélectionnées aborderont les thématiques du présent, de la mémoire,  de la destruction et la reconstruction,  du conflit, etc et questionneront les enjeux individuels, nationaux et régionaux : « pourquoi faisons-nous ce que nous faisons et acceptons-nous que cela soit fait ? Comment résister aux clichés, à l’injustice, aux double standards, à l’opportunisme et, parfois même, aux sollicitations ? »

Rose Issa aime les questions : tout comme les artistes. Peut-être que poser la question c’est déjà cheminer… La vie et la mort sont si proches  rappelle Rose Issa  qui revient sur cette finitude dont la conscience plus aigue dans cette partie du monde,  nous pousse à vouloir contribuer et créer avec fureur; avant de partir. Cette activiste à sa manière, elle, l’a compris depuis longtemps : depuis 1982 ou, installée à  Paris elle initiait un festival de cinéma, intitulé Occupation et Résilience, pour manifester à l’encontre de l’occupation au Liban; et en 1986, ou elle prenait en charge la Kufa Gallery à Londres, devenue le lieu de rassemblement et de promotion de nombreux artistes arabes, de tous horizons.

La commissaire de Ourouba est assurément une des personnalités qui ont contribué à diffuser l’art contemporain moyen oriental à  l’Ouest, sachant que depuis le célebre 9/11, la curiosité de l’Occident pour le monde arabe s’est décuplée, à l’aune également de travaux d‘artistes acclamés comme Mona Hatoum ou Guiraguossian.

“Dommage qu’il faille des guerres et des conflits pour susciter l’intérêt“ répéte Rose Issa comme pour elle-même.

Pour conclure, en s’interrogeant dans ce paysage sur ce qui reste,  sur la nécessité de “produire“. Une invitation à  la création et à  la participation.

Meprise

Je ne savais pas le nom du spectacle; je savais que c’était Issam Abou Khaled et le Festival Samir Kassir, alors j’y suis allée. J’ai toujours aimé le concentré de ce dramaturge et comédien. J’ai toujours aimé son côté hors des sentiers battus. J’ai été époustouflée par ce texte, Carnivorous, tout aussi concentré de notre époque avec tous les rebondissements et les montagnes russes dignes du théâtre et du théâtre de nos vies. Des jeux dont on se demande comment on sort indemne ou presque. Indemne, l’est-on vraiment ? Si on en sort d’une façon ou d’une autre, c’est grâce à des Issam Abou Khaled, à l’art, aux arts vivants, à ces créatifs qui innovent, s’amusent, osent aller dans le nouveau, et dans la simplicité, dans une époque surchargée et surpeuplée.
Sur scène, rien qu’un canapé et deux individus, puis trois, et toute la tragédie humaine ; du XXIe siècle en Orient. Des attentats qui vous enlèvent la vie du jour au lendemain ; le doute ; l’usure du couple. De la technologie qui envahit les existences, de la mère comme du fils chacun à sa manière. De l’isolement, de la volonté de se refaire, la chirurgie esthétique : se refaire les seins pour exister, être vue, être touchée.
De l’enquêteur inquisiteur, voyeur et violeur. L’enquêteur, crapule à l’image de toutes les crapules qui sévissent dans les sociétés de non-droit, comme la nôtre. La sidération. Le mari tétanisé ne hurle pas sa colère, sa douleur, conseille à sa femme de se laisser faire, sans bouger. La sidération, la peur. Notre société. L’enquêteur est passé sur leurs vies, les a éclaboussées. Et puis rien. On continue comme si de rien n’était. Le silence et l’évitement et puis on découvre la méprise, trop tard ; le mal a été fait. La pièce se termine sur la méprise. Toute notre existence ici est-elle basée sur une méprise ? « Le Liban, une erreur de l’histoire », comme l’aurait dit Henry Kissinger ? Issam Abou Khaled nous laisse avec la méprise. On en fera ce qu’on voudra… On sort la gorge nouée.
Le jour même ou la veille – ces jours se ressemblent –, on est sidéré par l’assassinat inepte et sauvage d’un jeune étudiant qui fêtait son anniversaire. Buté à bout portant par des voyous récidivistes, affiliés à tel ou tel autre maffieux ou seigneur de la guerre, pas finie. Les réseaux sociaux s’excitent, peine de mort ou pas… pour oublier quelques jours plus tard. L’actualité du jour supplante celle d’hier. C’est ainsi que l’on a survécu, d’accord ; mais c’est aussi comme cela que l’on meurt. Entre-temps, un jeune homme est mort et une mère éplorée pleure son enfant. Lui survivra-t-elle? Ils ne sont pas les premières victimes de la loi de la jungle. Quand les mères n’existent plus, ne peuvent plus donner, plus rien n’est possible.
Et puis quand on l’a un peu digérée, on se demande pourquoi une telle pièce qui mérite d’être jouée partout dans le monde tant elle soulève une problématique, devenue hélas, commune, ne passe qu’un soir. Toute représentation d’un soir ne passerait pas par les crocs de la censure. Au-delà, elle doit aller montrer patte blanche. Le drame de la censure, c’est qu’elles génère l’autocensure. En espérant que cette première fasse preuve d’intelligence et d’humour… Au lieu d’être fies de nos productions dignes souvent du meilleur théâtre international, nous les étouffons dans l’œuf comme nous étouffons toutes nos fortes productions, la révolution du Cèdre en premier. On a envie de hurler, de crier : stop, arrêtez… de gueuler : arrêtez de tout étouffer dans l’œuf et de tout faire avorter. Et puis on se console avec Marguerite Duras : « Écrire, c’est hurler en silence. »

 

Chercher un appartement seule à Beyrouth

J’ai arpenté les rues de Beyrouth, du moins de plusieurs quartiers, une par une, les rues de certains bourgs en hauteur aussi. Quoi de mieux que de marcher et de rencontrer les gens du quartier, pour connaitre, reconnaître et se reconnecter. A la recherche d’un appartement, mieux que tous les agents immobiliers, les habitants du quartier. Chaque jour, j’ai compris un peu mieux ou encore une fois, ce qui m’attachait au pays.

Chaque épicier ou presque, chaque coiffeur ou presque, chaque résident du quartier prenant le temps de vivre, chaque fleuriste, chaque pompiste me prenait par la main pour un appartement libre ou me donnait un numéro à contacter. Certains étaient plus curieux que d’autres : ‘‘Pour qui l’appartement ? Pour toi seule ? Y a un foyer là-bas’’, ou alors ’’Il te faut une seule chambre, un studio, quoi ?’’. Une femme seule n’a pas droit à une existence décente, une femme seule ça ne compte pas. Seule la famille compte, seule la famille a droit à un logement. Une femme seule, ça s’enferme dans un foyer, ça n’a pas d’aspirations. Ou alors, y a ceux plus touchants qui se sentent concernés et qui se proposent de vous trouver un mari plutôt qu’un appartement. Selon eux, c’est plus facile, vu les prix de l’immobilier.

Et puis on se perd un jour par mégarde pas loin de l’aéroport, du bois des pins et de la mer ; on prend une bifurcation par erreur et on se trouve soudain ailleurs. Dans un quartier avec une densité au centuple – déjà que dans les autres, elle n’est pas des moindres – avec des voiles au centuple. Il y a bien plusieurs Liban et il y a bien aussi un Liban de la convivialité et de l’entraide. Dans un village vert en hauteur, des habitants que j’interroge s’interpellent l’un l’autre, s’attroupent autour de moi, m’emmènent chez un tel et un autre tel, me présentant comme une amie, sinon on ne me louerait pas, me dit-on. Question préalable ‘‘Tu viens d’où ? De quelle région?’’, car ici, on ne loue pas aux ‘‘étrangers’’. Les stigmates de la guerre sont encore dans les esprits. Combien de temps faut-il pour laver la confiance brisée, la violence passée ? Un quart de siècle plus tard ; la comédie du silence n’a rien transformé. Blessures à fleur de peau. Ce mois de recherche me dit long sur le pays et sur moi-même ; le terrain, le meilleur miroir.
Quand on demande de fermer la porte d’entrée la nuit dans l’immeuble où on emménage et que l’on se voit opposer ‘‘ça n’est pas possible, ça fait quarante ans qu’ils gardent la porte ouverte’’, et qu’on leur dit ‘‘oui mais les temps ont changé ; il y a quarante ans, on laissait même les portes des maisons ouvertes, ce n’est pas une raison’’ ; on réalise que pour beaucoup d’entre nous, nous sommes manifestement encore coincés il y a quarante ans, chacun à sa manière ; qui de ne pas reconnaitre l’insécurité actuelle et autre des lieux, qui de ne pas reconnaitre que la guerre a pris fin, etc. Insécurité, hospitalité et solidarité aussi : un inconnu m’apercevant dans la rue va m’aider à porter les valises et les poids. A Paris du temps où j’y habitais, mille fois j ai porté les valises jusqu’au sixième sans ascenseur ; je n’ai jamais trouvé, même contre monnaie, quelqu’un pour se dévouer et me les monter.

‘‘Bienvenue à la nouvelle voisine’’. Le marchand d’en face m’envoie un escabeau. ‘‘Que cet emménagement soit béni’’. Ça touche ces expressions ; dans le fond elles sont pleines de sens. On ne sait pas si c’est réellement l’intention de celui qui les dit ou si ce sont des formules creuses ; en tous cas, ça fait du bien. Et il vaut mieux qu’elles soient dites plutôt que non dites. On sait pourquoi alors, on se souvient pourquoi on avait fait le choix de retourner au pays. Souvent on oublie dans le quotidien chaotique de cette terre ; il faut se le rappeler pour tenir… si on veut tenir, là.

Paysage de nos larmes

 

Croire ou ne pas croire ? Telle est la question quasiment ontologique – du même ordre que la shakespearienne ‘‘Etre ou ne pas être’’ – que pose le spectacle ‘Paysage de nos Larmes’ du Collectif Kahraba. Croire ou ne pas croire ? En Dieu ? On a tendance, surtout par les temps actuels, à assimiler la question à une question religieuse. C’est de croire en l’homme ou pas qu’il s’agit ici. Croire en l’homme ou croire en Dieu, c’est kif kif au final, si Dieu n’est pas assimilé au Dieu des grandes religions monothéistes. Croire en quelque chose… de plus grand que soi. Car celui qui ne croit en rien est dangereux et malheureux. Tout autant que celui qui croit en n’importe quoi. Au-delà de Job qui représente l’archétype du Juste dont la foi est mise à l’épreuve, c’est la nécessité de la poésie que rappelle ce spectacle. Et la nécessité d’exprimer. Car ‘‘toute parole qui n’est ni prononcée ni écrite, n’est pas entendue’’ comme l’annonce très clairement d’emblée le texte. L’homme est le seul à croire en la poésie d’après Matei Visniec, l’auteur roumain d’un texte qui n’est pas loin de rappeler dans la torture et la cruauté, ‘La vingt-cinquième Heure’, imaginée par un autre Roumain Vigil Gheorghiou qui en est devenu célébrissime.

Heureusement qu’il y a les mythes et la poésie, qui a rendu ce moment magique et la marionnette squelette si belle, surtout lorsqu’elle se mouvait sur l’impulsion de comédiens tout aussi présents que discrets. Les hommes se confondent avec la marionnette. N’y a-t-il pas aussi la quelque chose de symbolique ? Petits humains, mus par des forces obscures et autres, que nous avons peut-être parfois – rarement ? – le choix de suivre ou pas ? ’’Je crois en l’homme’’ répète à satiété cette marionnette décharnée.


[Photo : © Éric Deniaud]

Peut- être que ce collectif féru d’art, de poésie et d’engagement a-t-il choisi de s’appeler Kahraba parce qu’il n y a plus de courant ; pour faire des étincelles. Ils font plus d’étincelles que l’EDL. Avec leurs spectacles, ils alimentent le courant. Avec leur poésie. Job est dans tous ses états, mais le spectacle est beau. Cette fin de semaine a quelque chose de triste. C’est aussi le quarantième de Samir Frangié, un certain monde qui s’en va. Au cinéma, j’ai vu ‘Nour’, un film de chez nous : la violence du système patriarcal et le statu quo eu égard à la question du mariage des mineures comme tous ces statu quo auxquels nous nous accrochons urbi et orbi au risque d’imploser… Un autre genre de torture. Paysage de nos larmes. Violence sociale, familiale, conjugale et celle du silence ; mais Job continue à croire en l’homme.

On marche à la sortie du théâtre avec Lina Abyad, metteure en scène engagée ; plusieurs personnes nous suivent ou nous abordent successivement, pour certaines avec hésitation, pour d’autres avec plus d’audace. Hamra serait encore propice à la rencontre. Ils ont repéré Lina : des étudiantes en littérature arabe veulent la convier à un évènement ; un artiste syrien exilé qui arpente la rue a envie de s’entretenir avec elle, un jeune couple à T-Marbouta la hèle. Ils ont soif de littérature, de théâtre. Ca rassure. Ils continuent à croire en l’homme. L’art est une fracture dans ce monde fracturé. Dans la fracture un peu de lumière.

Il y a les tenants de ’’l’homme est un loup pour l’homme’’, Hobbes qui saute aux esprits dans la salle obscure ; les tenants de Rousseau, l’homme bon par nature, corrompu par la société et puis les tenants de la poésie. Sans celle-ci la condition humaine serait insupportable.

’’Sans savoir pourquoi
J’aime ce monde
Où nous venons pour mourir’’

(haiku japonais, Natsume Soseki)

Et un autre japonais, Tite Kubo, pour ceux que la réponse par l’affirmative quant à croire en l’homme titille : ’’Ne crains pas les illusions, c’est déjà sur elles que le monde repose’’.

paru dans l’Agenda Culturel