14 février, Disque Rayé

14 février, 21 février… 14 mars, etc  tous ces élans avortés… plus personne ne manifeste l’envie de retourner Place des Martyrs ; l’envie d’utiliser ses pieds. Ils ont fait leur temps… On en a d’ailleurs fais des entorses, des ruptures de ligaments, etc.. La place des martyrs ne ressemble plus à ce grand espace libre. Elle se fait plus petit à force d’élans rebutés et de constructions érigées, pour ne rien laisser respirer, dépasser. L’instinct de vie est endommagé – il y a une différence entre instinct de vie et instinct de survie

Si la place des Martyrs a perdu ses adeptes et son goût – elle fut baptisée Place de la Liberté – plus d’une décennie après ces grands rassemblements populaires, des initiatives autres voient le jour, politiques, d’une autre façon cependant. Ainsi, l’architecte Hala Younes a-t-elle proposé une   présence libanaise officielle à la Biennale d’Architecture de Venise, favorablement accueillie par le Ministère de la Culture. The Place that remains, intitulé du pavillon libanais, met l’accent sur la nécessité de préserver les espaces qui restent, les ressources naturelles et notamment l’eau, source nourricière autour de laquelle s’articule la vie. Non seulement la participation nationale à ce prestigieux rendez-vous de l’architecture mondiale est une première pour le pays ; elle est aussi inédite en ce qu’elle ne présente pas des projets d’architecture locaux mais une cartographie du territoire – le long du fleuve de Beyrouth, depuis la Quarantaine jusqu’à la montagne de Falougha – faisant la lumière sur les spots non construits, les plus précieux. Hala Younes ose rêver que cette participation sème une graine ou plusieurs dans le pays quant à la nécessité d’une architecture et d’un urbanisme responsables. Ziad Doueiri de son côté, n’a pas craint de traiter de l’Insulte, et de nos tabous sur grand écran et devant grand public ; et malgré les différentes intimidations et arrestations, l’Insulte se trouve présenté aux Oscars, une première aussi pour le Liban. «Seuls ceux qui sont assez fous pour penser changer le monde y parviennent», disait Steve Jobs. En mettant le Liban sur  la carte du monde et en exprimant leur vision des choses, qui ne concorde pas forcément avec l’état des choses, Ziad Doueiri et Hala Younes posent des gestes éminemment politiques.

Aussi, même si l’on a perdu foi  en cette révolution romantique du 14 mars, laquelle ne tarda d’ailleurs pas à être usurpée ; et que la révolution semble se faire maintenant plus à la micro échelle, cela ne suffit  pas à la transformation. L’on ne peut faire abstraction de l’initiative publique et de politiques publiques. Aussi bien Mireille Maalouf que Lina Ghotmeh, des géantes du théâtre et de l’architecture respectivement – interviewées dans le cadre de notre rubrique Diaspora Culturelle –  sont parties pour pouvoir exercer leur passion, leur métier, leur art. L’art de vivre pleinement ; et non de survivre. «Un pays qui se respecte encourage ses fils; encourage ses fils, encourage ses fils» poste sur Facebook, un musicien libanais génial, sexagénaire qui n’a rien perdu de sa fougue juvénile. Sa musique, il ne parvient peut être pas à la faire entendre ici comme il aimerait – il joue à l’étranger aussi avec les plus grands. La répétition incantatoire de son message est un cri de douleur et d’ambition aussi.

 

Nous sommes comme des chenilles qui nous démenons sans pouvoir sortir de la larve.

Nous sommes comme des chenilles qui nous démenons sans pouvoir sortir de la larve. Musiciens, comédiens, architectes, écrivains, entrepreneurs, etc bourgeonnent, bourrés de talent… étouffés dans le cocon; ne parvenant pas à prendre leur envol. A un casting ouvert au public qui a lieu à  l’Université Américaine de Beyrouth, la metteure en scène est déchirée de devoir faire un choix difficile face à tant de talents et de les savoir, pour beaucoup sans travail… «Le pays devrait les encourager»  Elle parle presque pour elle-même. «Un pays qui se respecte encourage ses fils, encourage ses fils, encourage ses fils » ; le coup de gueule de ce musicien retentit dans mon esprit.  Candidats à l’exil ou à la frustration… C’est au choix. Un non choix au fond;  car dans les deux cas, les dés sont pipés. La pièce de Betty Taoutel, Freezer, qui en est à sa quarantième cinquième représentation, traite de ceci, de nos vies et nos potentiels gelés ;  des enfants qui ne veulent pas rentrer au pays- en dépit de la difficulté de leur situation à  l’étranger parfois – car ils ne veulent pas renoncer  à leur ambition comme ils ont vu leurs parents le faire.

Gérer c’est survivre ; aimer c’est vivre

Entre temps, l’on se félicite ici sans cesse, d’avoir su gérer telle crise ou telle autre. Mais encore ? Comme si la vie d’une nation se résumait à une succession de crises. Et si l’on mettait notre attention sur nos ressources, l’eau, les forets, sur notre jeunesse, sur nos forces vives ; non pas pour les gérer mais pour les faire grandir, éclore. Ce n’est pas la gestion qui fait les grandes choses. Gérer c’est survivre ; aimer c’est vivre. Ghassan Tuéni disait « un pays ne trahit pas ceux qui l’aiment». Le 14 février est la date anniversaire du début d’une révolution libanaise et de la Saint Valentin, laquelle n’est pas en principe la fête du consumérisme, du marché – ce qu’elle est devenue –  mais la fête de l’amour. L’occasion de réfléchir sur notre relation au pays : nous le consommons, nous ne l’aimons pas. C’est différent.

Ce 14 février a quelque chose de différent ; même les beaux souvenirs des différents 14 février, de différentes  mobilisations, de différents moments d’amour se sont estompés. C’est un peu comme si nous avions perdu tous nos rêves. Je sais que cette révolution ne reviendra pas. Ses acteurs ne sont plus : Samir, Samir, Gebran, Bassel, etc.. Il y a d’autres acteurs, d’autres pièces; mais a-t-on encore le souffle pour continuer à jouer ? Notre

Mireille Maalouf, le théâtre venu de loin

Son propos est celui des femmes que l’on appelle ‘puissantes’. Même par téléphone, il y a une énergie qui passe, un souffle qui vous prend… Le propre des grands comédiens ? Savoir jouer avec l’énergie ou s’en faire un conduit, pour ceux – humbles – qui disent ‘‘se mettre à disposition de quelque chose de plus grand qu’eux : d’un texte, d’une histoire, d’une transmission…’’. Mireille Maalouf joue avec tout son être, sa vie et le théâtre sont presque confondus ; elle s’y est consacrée, il le lui rend bien. Elle foule les planches des scènes du monde, donne vie à de grands textes et incarne des rôles très divers.

Et même si elle martèle que ‘c’est la vie qui est importante’, elle reconnait aussi combien ‘le théâtre a nourri la sienne, l’a enrichie’. A force de rôles et de continents, le théâtre a ‘rendu son âme très élastique’, comme elle dit. Elle n’a pas peur d’évoquer l’idée d’âme, à une époque où celle-ci n’est pas très à la mode. Cette dame férue de Shakespeare, de son atemporalité, ‘qui trouve qu’avec l’âge elle ressemble de plus en plus à une libanaise’, fait partie de ces comédiennes qui sont justement au-delà des modes, d’une nationalité ou du temps, parce qu’elle est un être, animé, habité ; une femme, avant d’être une comédienne ou une vedette… Le vedettariat n’est pas son moteur, c’est plutôt son instinct qui l’a poussé à quitter le Liban en 1974, en dépit de l’opposition parentale. Elle est partie s’installer en France, par amour du théâtre, et plus particulièrement pour jouer dans la compagnie de Peter Brook, le metteur en scène qui la fascine. En effet, trois ans plus tôt, à Londres, elle avait assisté à une représentation de la pièce, ‘Le Roi Lear’ réalisé par Peter Brook… et décidé qu’elle voulait travailler avec ce metteur en scène. A son arrivée à Paris, le hasard veut que le Théâtre des Bouffes du Nord organise des journées portes ouvertes. C’est à cette occasion que Mireille Maalouf, qui compte déjà six ans de théâtre auprès de Mounir Abou Debs à son actif, prend le courage de s’adresser à Brook. Deux semaines plus tard, celui-ci l’engage dans sa troupe. Ainsi commence l’aventure.

Ibsen, Shakespeare, le Mahabharata, la Conférence des oiseaux ; Paris, Londres, New York, Calcutta, etc. Mireille Maalouf est une jongleuse ; il lui est arrivé de jouer trois pièces à la fois, en français, en anglais et en arabe. De l’acrobatie de haute voltige qui la stimule : ‘‘ceci exige de l’interprète d’être à niveau’’. Le défi, l’apprentissage, l’exploration… L’actrice n’en finit pas de jouer. Elle est restée vingt ans dans la compagnie de Brook, pour rejoindre par la suite celle de sa fille Irina Brook, avec qui elle joue actuellement Peer Gynt d’Ibsen. Mais le Liban ne la quitte pas. Son amour de la langue arabe, notamment classique, et l’exploration de celle-ci dans le théâtre lui font chercher sans cesse de nouveaux moyens de transmettre cette langue, de la rendre accessible au public. Car sa langue maternelle est celle qu’elle affectionne le plus, ‘‘une langue viscérale dans sa sensualité, par opposition au français, une langue qui exige d’aller jusqu’au bout de la pensée’’. Pour la comédienne, l’arabe permet d’‘‘installer l’image dans le silence de l’espace’’. C’est de là, aussi, que vient sa théâtralité.

Bien que l’arabe et l’état d’esprit qu’il véhicule soient ses favoris, elle a choisi de s’installer en France. ‘‘Je vais là ou le travail m’appelle’’ explique-t-elle, ‘‘ j’ai toujours eu la liberté de choix. J’ai toujours fait des choses que j’ai aimées, que j’ai défendues, choisi des personnages qui répondent à une quête de vie.’’

Une liberté de choix et des convictions qu’elle défend par son travail
Elle défend aussi un certain théâtre et n’adhère pas au discours qui veut que l’on serve au public libanais du ‘débilisme, constamment la même sauce’ sous prétexte que c’est ce qu’il veut ou peut appréhender. ‘Tous les publics du monde sont semblables’’, élabore la comédienne. Elle en a fait l’expérience, ‘Il y a des publics plus éduqués dans différents arts, plus aguerris certes. Mais tout est dans la manière de faire passer l’histoire, d’approcher le public. Il s’agit de trouver un style. Le théâtre au Liban doit être populaire – ce qui ne veut pas dire du divertissement – il doit pouvoir faire rire et pleurer, offrir un style simple, raconter des histoires…’. Elle relate à ce propos son expérience libanaise, l’an dernier, avec Julia Domna. Elle jouait une pièce de Shakespeare, en arabe, à l’occasion du 400ème anniversaire du dramaturge britannique dans le cadre du festival Bustan. Avec feu Jalal Khoury et Refaat Torbey, ils tournent avec la pièce dans tout le Liban. L’accueil du public est un cadeau, il apporte la preuve que le théâtre n’est pas réservé à une élite. Au contraire, depuis les Grecs, il est au cœur de la vie de la cité. ‘L’universalité du propos, c’est cela qui touche (…) les histoires…’. ‘S’approcher le plus possible d’une vérité qui puisse toucher le public’, tel est le rôle de l’acteur. Et tel est l’enseignement que Peter Brook a transmis à cette grande comédienne : ‘il m’a appris la recherche, la mise à disposition de l’acteur de tous les moyens pour qu’il progresse pour qu’il s’approche (justement) le plus possible d’une vérité qui puisse toucher le public’. Mais elle rend aussi hommage à Mounir Abou Debs, disparu il y a quelques mois : ‘Il m’a appris la discipline, le travail, l’humilité et tout ce qui nous manque en ce moment au Liban’.

‘L’amour du travail m’a été instillé avec l’Ecole du Théâtre Moderne de Abou Debs, pour avancer dans ce monde tellement difficile qu’est l’art’ continue-t-elle. ‘L’art est un monstre qui nous écrase si on n’est pas honnête, si on ne le sert pas. Je ne sais pas comment on évoque cette idée aux jeunes au Liban qui veulent devenir star d’un coup (…) Mais c’est le processus qui compte pas le résultat. On apprend jusqu’au dernier souffle’.

Apprendre ‘pour rester vivant’’, voilà son ambition. ‘Travailler son corps, sa voix, son imagination, assister aussi à ce que les autres font. Accepter que de nombreuses expériences puissent traverser notre être pour avancer,  il n’y a pas que l’aboutissement qui compte’. Ce n’est pas qu’une leçon de théâtre que donne Mireille Maalouf.

Le 1er mars, dans le cadre du Festival du Bustan, elle participe à une soirée où elle lira, avec Refaat Torbey, des poètes arabes. Et pour le accompagne, de la musique de Bach.

Le Liban appelle de plus en plus Mireille Maalouf, et celle-ci lui répond : elle a envie de transmettre ici, de travailler avec les jeunes.‘J’aimerais jouer plus au Liban, explique-t-elle. Partager des choses avec mes amis ici, pouvoir m’impliquer plus dans une sorte de travail approfondi qui peut intéresser notre pays, développer des ateliers, quelque chose de consistant…’. Entre temps, elle loue le courage de ceux qui continuent à travailler dans la profession (‘c’est formidable’, s’exclame-t-elle), et savoure ‘les rochers et la beauté de la montagne du Liban’ . Car elle y revient, et trouve à se ressourcer de temps à autre en retournant dans son village natal, Kfar Aqab.

Lina Ghotmeh, architecte de l’hybride. Le Liban n’y est pas pour rien

Elle n’aime pas que l’on parle de son âge, mais elle a moins de quarante ans et a déjà accompli beaucoup. Lina Ghotmeh, qui utilise souvent les mots « monolithes » et « amorphe », est est loin d’être elle-même amorphe. Elle prend position. Elle sera très probablement un des monolithes au féminin de l’architecture du XXIème siècle. On pourrait s’entretenir avec elle durant des heures. Établie en France mais parcourant souvent  le globe, elle a remporté de nombreux concours et prix prestigieux, tels que l’AFEX. Ella a aussi conçu des méga projets, à Paris et en Estonie : la réhabilitation de l’ancienne Gare Masséna – dans le cadre du concours Réinventer Paris – le Musée national estonien, les restaurants du Palais de Tokyo, etc. Le rapport à la terre est au cœur de ses préoccupations, de même que l’innovation, urbaine et sociale. Elle porte haut l’ambition de concevoir le bâtiment autrement, de manière plus responsable et durable. Elle vient de remporter le concours lancé par le Ministère de l’Economie français pour la construction d’un logement multi-générationnel à Angers. Le Liban, ce qui s’y est passé, ce qui s’y passe ou ne s’y passe pas, nourrissent sa créativité et sa pensée. Entretien à bâtons rompus avec une architecte classée par la European Architects Review, parmi les dix architectes visionnaires pour la nouvelle décennie.

Pourquoi avoir quitté le Liban ?
J’ai quitté le Liban en 2001. J’avais la curiosité de découvrir autre chose, de développer ma profession. L’architecture est un métier ouvert sur le monde. Pour l’exercer et l’apprendre, je dois voyager, confronter ce que j’ai vu, vécu ici, avec d’autres cultures. C’est ainsi qu’émergent de nouvelles architectures, de nouveaux espaces, de nouvelles manières de vivre.
J’ai fait mes études à l’Université Américaine de Beyrouth, puis un stage chez Jean Nouvel. Je suis tombée amoureuse de Paris, l’antidote de Beyrouth, avec son architecture homogénéisée, ses politiques publiques. J’aimais à deux faces : Beyrouth et Paris. Je me retrouvais à cheval entre le Liban et Paris et, aujourd’hui, le monde entier. Mais j’ai un attachement très fort au Liban et ce que j’y ai vécu m’a donné un autre regard sur mon métier.

Comment ceci se traduit-il dans l’exercice justement de votre métier ?
Ce que la guerre a généré à Beyrouth et mon enfance là-bas m’ont influencé. J’ai vu la ville se transformer : une sorte de poésie un peu atroce qui émergeait de cet extrême, les fouilles qui émergeaient au moment où on allait reconstruire. Un processus de découverte, une histoire qui émerge.
Et puis, il y a ce rapport à la nature: on n’a pas de parcs… Dans les bâtiments, dans les ruines, sur la ligne de démarcation, la nature reprenait ses droits. Quand on se balade, dans les maisons délaissées, dans le dôme suspendu au centre ville, la nature revient ; il se noue un dialogue très particulier avec la nature, invisible.
J’ai cherché à reprendre ce dialogue dans Stone Gardens à Beyrouth, à coté du port, avec le revêtement en terre striée. Son aspect, c’est comme s’il émergeait du sol, une sorte de monolithe de terre. Et des jardins qui viennent envahir les ouvertures. J’y ai exploré une archéologie du futur avec ce processus de digue. J’ai aussi voulu créer des appartements qui ne se ressemblent pas. C’est une prise de position par rapport à ce qui se fait actuellement au Liban. Les appartements dans les tours dictent une certaine façon de vivre, un certain rapport social.

Quelle place le Liban occupe dans votre processus de création en général, ici et ailleurs?
Le Liban est en moi, dans mon travail, par des choses qui me frappent et qui m’ont affectée sur un plan plus personnel. Il véhicule une certaine mélancolie, une mémoire triste, négative. Il m’a conduit à une certaine manière de percevoir. Je m’imprègne de ce que la guerre a généré : une certaine esthétique. Je réfléchis alors à comment ces façades peuvent devenir productrices d’un nouvel imaginaire, d’une vie positive. C’est pour ça que Stone Gardens n’a pas une forme fixe en elle-même. Elle ressemble plutôt à une sorte de stèle. La façade est trouée : un peu comme la guerre. J’y ai fait cependant des ouvertures génératrices de nouvelles vies.
Le fait que Beyrouth soit une ville chaotique, sans urbanisme réel, en fait un champ d’expérimentation permanent. On y est choqué, surpris, par l’atrocité humaine permanente. Puis la mer et la montagne viennent tout aplatir. Tout ceci m’affecte dans ma manière de concevoir les choses, y compris en dehors du Liban. Pour le Musée national en Estonie, par exemple, j’ai pris un risque. Je suis sortie du site imposé par le concours – je n’ai pas respecté le règlement – pour pouvoir travailler la relation à la mémoire. Il fallait se réapproprier les traces de la guerre. Le musée joue un rôle urbain pour créer une nouvelle mémoire.
Autre exemple, la Gare Masséna : j’y ai créé un rapport à la nature très spécifique : non pas dans un langage à la française – comme les jardins de Le Nôtre – mais plutôt dans un langage emprunté au Liban. Ce langage que je re-contextualise dans un autre endroit, vient de mes origines, qui se confrontent à une autre culture, architecturalement parlant.

La European Architect Review, vous liste parmi les 10 architectes ‘visionnaires pour la nouvelle décennie’, quelle serait votre vision, votre rêve pour le Liban dans ce sens ?
Au Liban même, il y a plein de défis et de challenges qui m’excitent, qui me donnent envie de prendre position. L’architecture devient plus puissante. J’aime bien y travailler. Ce serait en même temps cloisonant de n’être qu’au Liban. Il n’y a pas de politiques publiques, pas de représentation politique. Mais il y a, de ce fait, une plus grande responsabilité de la part de l’architecte. J’ai envie de transformer, de créer une identité et un meilleur équilibre entre les plus riches et les plus pauvres. L’architecture questionne la perception. J’ai envie de faire un projet pour tout le monde : un lieu capable d’accepter les Libanais avec toutes leurs contradictions et différences. Ce serait un lieu amorphe à l’image de Beyrouth : ni un musée, ni un lieu de résidence mais tout à la fois. Un lieu de vie pour tout le monde, environnementalement visionnaire. Avec une économie circulaire, comme dans la Gare Masséna. Que faut-il créer comme typologie à l’image de cette folie libanaise ? Un monstre amorphe qui peut intégrer tout le monde, un peu comme la corniche. Un lieu qui n’est pas lisse.
De nouvelles formes doivent émerger et dialoguer avec la mémoire de la ville et la transformation qui a eu lieu et que l’on ne peut occulter. Avec une dimension poétique et engagée. Ce modèle ferait participer un public plus large, notamment les artisans (comme c’est le cas dans nombre de mes chantiers). Ils en deviennent partie prenante.

Comment faites-vous pour être si prolifique ?
Je suis dingue. Mon calme apparent n’est que la pointe de l’iceberg. Gérer une agence est une affaire diplomatique, psychologique, une folie… J’ai une équipe de vingt personnes avec une grande diversité culturelle : des Japonais, des Français, des Indiens, etc. Chaque personne est d’une importance primordiale. Ce sont des passionnés. On travaille comme une micro- famille. Il y a un partage émotionnel car il faut qu’on partage une intensité ensemble.

Vous avez gagné le prix de l’AFEX et le Lebanese Architect Awards. Etes-vous perçue comme une architecte française ou libanaise ?
Les français me perçoivent comme française, les libanais comme libanaise. Aujourd’hui, on est tout et on est spécifique. Ma multiplicité se nourrit aussi de mon équipe. Dans la communication, la presse, on ne parle pas de moi en tant qu’architecte de telle ou telle origine. Ceci dit, je suis mariée à un Libanais et je suis mariée au Liban, donc je suis doublement mariée.
Je voudrais rajouter par rapport au Lebanese Architect Awards que c’était une très belle expérience car c’était ouvert au public. Deux mille personnes ont assisté. J’ai deux projets potentiels au Liban maintenant.

Des rêves et du charme… de mon pays

Assise au café du Sporting, absorbée par l’écriture, j’entends derrière moi : «vous parlez français ? Anglais ? »  Je me retourne et demande à ce couple qui cherchait à commander à manger s’ils ont besoin d’aide. Ils sont français. C’est la fin de l’année, ils sont venus visiter le Liban pendant quelques jours, ils n’y connaissent personne, juste l’envie de découvrir le pays du Cèdre.  On papote, plutôt longuement… Ma version du pays du Cèdre n’est pas seulement celle de la carte postale, évidemment. Les déchets, l’absence absolue de Sécurité Sociale, l’eau, l’électricité, en double… la corruption en triple. Mais aussi la créativité dingue, l’entrepreneuriat, la chaleur… Et la mer, cette mer qui les fascine eux aussi. Il twitte sur la Méditerranée levantine. Quelques jours plus tard, ils sont repartis, ils m’envoient leurs vœux et m’écrivent qu’ils sont sous le charme de mon pays… Oui, oui, je le connais le charme de mon pays, j’en suis prisonnière : j’y suis revenue et me suis laissée prendre, le charme d’un pays qui ne sait pourtant plus ni désirer ni souhaiter.

« Je vous souhaite de souhaiter, je vous souhaite de désirer. Le bonheur, c’est déjà vouloir». C’est la fin de l’année et les vœux de Brel défilent souvent sur les réseaux sociaux. Certains de ces mots reviennent à ma mémoire illico, une carte reçue il y a quelques années. Aldous Huxley avait raison : « les mots sont plus puissants que les rayons X». Ils se gravent quelque part dans la tête, dans le corps et ils resurgissent illico.  Ceux de Brel mais ceux des brèles aussi.

«Je vous souhaite des rêves à n’en plus finir et l’envie furieuse d’en réaliser quelques uns (…) je vous souhaite de résister à l’enlisement, à l’indifférence et aux vertus négatives de notre époque». Brel et les brèles, qui veulent entendre vos rêvesnon pas pour vous pousser à mieux les écouter vous-même et à tendre vers eux,  plus pour les mettre à sac, les analyser et vous en démettre, un par un, au lieu de vous laisser  entendre leur murmure comme on entend le murmure des feuillages quand le vent vient les faire vibrer,  les inviter à chuchoter. Comment les dire, les rêves, à quelqu’un qui  a renoncé aux siens, sans prendre le risque de les désacraliser ? A celui qui sait tout à l’avance, qui sait comment le monde fonctionne et surtout comment il ne fonctionne pas, qui vous répète qu’ «aujourd’hui ce n’est pas comme avant» et veut vous ramener sans cesse au réel. Mais «je le vois le réel, Madame, tout le temps ! Et c’est pour ça que j ai besoin de rêver, un peu. Pour mieux le supporter, mieux l’embrasser plutôt. Car pour moi il ne s’agit pas de supporter, il s agit d’embrasser… Autrement je ne peux pas vivre ; en mode robot». Sur l’écran de mon téléphone apparaît de temps à autre un message surprenant «I am listening » ou alors «how can I help you ? » il veut que je lui parle. C’est un robot qui m’écoutera et qui me répondra. Je préfère un homme, un humain qui écoute et qui  réponde.

Le charme de mon pays, qui a subjugué ces français, c’est sans doute cet humain pressenti ici et là et qu’ils trouvent peut-être plus difficilement chez eux… Le charme de ces humains : les physiothérapeutes bienveillants dans un grand hôpital au chevet d’un des leurs, un médecin amoindri, la circulation d’affect qu’il n’aurait trouvé nulle part ailleurs, selon lui, qui amène tel médecin libanais établi en France depuis quarante ans à  préparer son retour au bercail. La villageoise quadra qui, s’inquiétant de la guerre en Syrie, retrouve via Facebook son amoureux d’il y a trente ans qui y vit et qui s’en va sans hésiter après trente ans, passer cinq jours en Syrie avec lui et les siens – l’amoureux en question est marié et a quatre enfants – se créant de nouveaux liens. La brésilienne d’origine libanaise rencontrée sur la plage en janvier, un jour ou la mer est déchaînée et spectaculaire ; quelques mots et larmes de whisky échangés et des affinités que l’on se découvre en quelques minutes. Elle aussi veut faire des allers retours entre le Brésil et le Liban ; elle aime un libanais. Le charme de mon pays, et des hommes de mon pays ; le charme des origines sans doute…

Le charme des origines sans doute aussi pour cette diaspora financière qui était au rendez-vous organisé par LIFE et Endeavour, avec le premier Ministre et des entrepreneurs et qui a osé des questions franches, chiffres et raisonnement économique à l’appui, pour mieux concevoir ses rêves et contributions à la terre mère. Visions possibles d’intégration et d’humanité surtout, que dessinent chacune à leur manière, sur le terrain, l’ONG « Akkar Network for Development » fondée par Nadine Saba  et  Zoukak, le collectif de théâtre travaillant avec des communautés marginalisées, qui a reçu le prix de la Culture pour la paix de la Fondation Chirac. Tous ces gens qui projettent et qui continuent.

Si le Liban est un champ de mines – mines de colères, de déceptions, de prétention ou de corruption  sur lesquelles on saute… ou l’on perd une jambe, un membre, un rêve qui fait avancer… il est aussi un champ de pavots qui fait rêver, un champ de rencontres, pour qui sait les voir, les laisser se déployer… Il faut un peu de silence, pour le déploiement, pour le rêve.
« Je vous souhaite de souhaiter, je vous souhaite de désirer (…) de résister à l’enlisement, à l’indifférence».

Une note de Bleu dans la nuit de Beyrouth

Certaines institutions ont du charme et le conservent. Ce n’est ni l’âge, ni le décor qui compte, c’est l’esprit. Lui n’a pas changé, il est toujours passionné, libre, ouvert, accueillant… Le Blue Note, rue Makhoul, derrière l’Université Américaine, célébrait ses trente ans le 4 décembre dernier avec musiciens, amis et médias. Les musiciens, habitués, étaient en verve; ils jouaient un peu pour eux, entre amis. Le batteur Walid Tawil s’éclate,  Alecco Habib retrouve Alecco’s, Charbel Rouhana s’essaie  à de nouvelles gammes, Issa Ghoraieb a le regard qui brille… Arthur Satyan, Avo Toutunjian, Hani Siblini, Abboud Saddi, Issa Ghoraieb, etc, ils étaient tous là au rendez-vous, jazzmen, batteurs, saxophonistes, pianistes, guitaristes, oudistes… Tout à leur musique et à l’écoute les uns des autres. Soirée de feu : les esprits sont joyeux, la musique est excellente, les convives sont conviviaux, et on picore et on picole, évidemment, au moins un peu.  Parmi cette faune toujours aussi prolixe et émouvante, on fait également la connaissance de nouveaux visages, ou plutôt de nouvelles voix, féminines, montantes, comme celles de Chantal Bitar et de Scarlett Monzer.

Il est vrai que les photos accrochées aux murs attestent d’une autre époque; leur patine et leurs côtés un peu écornés y participent. De grandes pointures du jazz américain comme Chico Freeman, John Hicks, Andrew Hill, Sonny Fortune, Eddy King sont venues jouer ici, dans les années 90 et jusqu’en 2005 environ. Ils sont plus rares les étrangers qui s’y produisent maintenant. Question économique sans doute : le Blue Note ne contient que 65 places, et le pouvoir d’achat des libanais est en berne depuis plusieurs  années déjà. Mais les goûts ont changé aussi – celui pour le jazz a besoin de se cultiver… Les jeunes générations y seraient moins sensibles. Le maître de céans, Khaled Nazha, s’adapte. Il s’est mis au goût du jour, à l’orientale, par exemple, prédominante dans la programmation actuelle du Blue Note. Le lieu fait la part belle notamment à Anas Sabah Fakhri, établi au Liban (fils de Sabah Fakhri, célèbre chanteur de musique traditionnelle alépine, et de Chantal Bitar, chanteuse du tarab contemporain) mais aussi à Aziza, qui réveille tous les déhanchements.

Et puis, la musique libanaise prend clairement son essor. Même s’il est plus difficile de ramener des artistes étrangers, il y a de quoi faire sur la scène locale, et pas qu’en musique orientale ;  certains de nos musiciens s’exportent, aussi. Le batteur Pearl – un label très demandé –  Walid Tawil, un des pionniers du Blue Note, est sollicité ici et là de par le monde, tout comme de plus jeunes artistes. Ceux-ci vont de plus en plus se frotter à des publics, et jouer pour leurs compatriotes établis sous d’autres cieux. La musique réunit.

Ainsi, le Blue Note remplit-il. Au-delà de sa fonction de lieu d’écoute musicale, il remplit sa plus noble mission, celle de découvreur et de promoteur de talents, chanteurs et musiciens, de toutes générations et de tous horizons. Et reste bien sûr lieu de rencontres, voire de retrouvailles. Pour les âmes en quête de plus de connexions, avec son coté intimiste qui n’est pas le fort de l’époque, la survivance d’un tel repaire fait du bien. Les plats du jour à 17000 LL qui y sont inscrits à la craie blanche sur l’ardoise font aussi du bien. Il y a encore un peu de chaleur et une suspension du temps dans les petites boites à musique comme le Blue Note, dans une époque de métal et de consommation massive et rapide.

Car la musique est au-delà du temps.

«Orphée  sait que la musique s’élève quand le langage se tait enfin.» *

 

* Charles Pépin, philosophe

Le salon du livre francophone de Beyrouth, au-delà de la vase du rivage

 Celui qui s’attache à l’obscurité a peur de la vague.
Le tourbillon de l’eau l’effraie.
Et s’il veut partager notre voyage,
Il doit s’aventurer bien au-delà du sable rassurant du rivage.
Hafez

 

S’il est complètement inscrit dans notre temps, ce Salon du livre 2017 nous a laissé aussi entrevoir autre chose, tout comme Les passeurs de Daraya de Delphine Minoui, laquelle nous a fait la grâce de sa présence à ce salon. Les passeurs sont  ces livres, ces journalistes, romanciers, engagés auprès des femmes, des humains et surtout de la liberté tout comme Darina El Joundi, comme Eric Emmanuel Schmitt, comme Leila Slimani, etc. Ils étaient tous là au Salon –  merci d’être venus, merci d’être là.

« Si nous lisons, avant tout c’est pour rester humains », dit à Delphine Minoui, un de ces passeurs syriens, bloqués dans Daraya assiégée et affamée.

C’est sans doute cela qui explique la haute fréquentation du Salon cette année; le besoin de retrouver l’humain en soi dans un environnement qui l’est de moins en moins.

Une messe commerciale, le salon du livre de Beyrouth ?

Si le salon du livre n’a rien des cercles littéraires des Lumières et qu’il pourrait ressembler de l’extérieur  à une grand messe commerciale, rien que par le lieu de sa tenue  le BIEL ; il s’est tissé dans cet espace temps des liens, des échanges ; qui auront allumé des petits feux.  Le livre en partage crée un lien, sans doute plus fort que le vélo en partage ou la mode en partage – juste à coté se déroulait le salon de la mode.  Les  lettres ont ceci de particulier qu’elles mettent  du baume sur la violence ; de la lenteur dans une actualité emballée.

Al Joundi, Slimani, Minoui,  dénoncent la violence ; de la guerre, de l’hypocrisie sociale, la violence contre les femmes et les plus vulnérables, la violence contre les plus libres ou ceux qui aspirent à le devenir. Par leurs mots, elles y mettent cependant un oignement et elles invitent surtout, au delà de ceci, à l’action. Pour les féministes, il s’agit de droits et de lois qui changent ; pour la journaliste, il s’agit d’une communauté internationale qui se mobilise pour faire cesser les massacres. Pour toutes, il s’agit d’avoir le courage de dire et de réclamer, de s’engager, de ne pas faire comme si de rien n’était

Est- il possible de ne pas témoigner une fois qu’on sait ?

«Faut-il se contenter d’être les témoins impuissants d’une barbarie sans pareil ?» s’interroge Minoui dans Les Passeurs de Daraya. 

Sa réponse est vite tranchée. Si les livres sont «une arme d’instruction massive qui fait trembler les tyrans» pour reprendre la formule de la journaliste, c’est sans doute parce que les mots sont les  éradicateurs de la pensée unique. C’est aussi parce qu’ils permettent de recouvrer la mémoire, la vraie; non l’officielle, comme celle que le régime Syrien au pouvoir depuis de nombreuses décennies avait entretenu, au détriment de toute autre littérature, à un point tel, que les jeunes Syriens avaient perdu tout intérêt pour  les livres – n’ayant accès qu’ à  des textes à la gloire du régime et  qu’à une information partielle et partiale. Paradoxalement la guerre leur a donné le gout des lettres  et leur en a surtout fait découvrir le pouvoir.

Et celui qui viendrait avec, celui de l’esprit, de la  liberté de penser ; indomptable, même quand on a tout perdu comme c’est le cas pour la plupart d’entre eux. La lecture comme un acte subversif et apaisant tout à la fois, «une page  ouverte sur le monde lorsque toutes les portes sont cadenassées».

Pour ces jeunes qui «s’accrochent aux livres comme on s’accroche à la vie», ceux ci deviennent la vie alors que pour d’autres ils sont la mort : «la chair est triste et j’ai lu tous les livres» (Mallarmé).

Question de perspective. Question de perspective également: le partage et la complicité, l’intimité collective qui se développent dans le quotidien entre ces jeunes activistes, au plus haut du siège et de la violence, ont quelque chose de lumineux.

C’est précisément pour rester en contact avec cette part de lumière en soi, que ces jeunes lisent. Ils sont conscients de ce que «la guerre est perverse, (de ce qu’) elle transforme les hommes, (de ce qu’) elle tue les émotions, les angoisses, les peurs. (De ce que) quand on est en guerre, on voit le monde différemment» ; selon les mots mêmes de l’un de ces jeunes héros du quotidien, lesquels découvrent également, au gré de leurs lectures la page lumineuse de l’Orient dont ils viennent, celui des philosophes, des poètes, des médecins ; cet âge d’or du Levant, dans lequel nous emmène aussi Darina El Joundi, dans son livre Prisonnière du Levant, qui relate l’histoire poignante de May Ziadé – dont le grand public ne sait pas grand-chose hormis qu’elle fut la muse de Gebran et une femme de lettres.

On a du mal à imaginer cette Égypte là, cet Irak là,  il n’y a pas si longtemps. Et on a mal de constater que les propos de May Ziadé s’appliquent encore au Levant d’aujourd’hui qui a beaucoup plus d’un couchant; que la société est toujours tout aussi patriarcale, que les lois sont toujours tout aussi iniques vis-à-vis des femmes et des plus vulnérables, que la liberté se paie au prix fort dans cette partie du monde : l’internement, la mise au banc, l’assassinat, etc, comme cela a encore été  le cas il y a quelques jours, en Égypte, pour ces soufis en prière, comme c’est le cas pour les journalistes défenseurs de la liberté d’expression au Liban. Un siècle pour rien. Un siècle pour ça.

Sommes-nous condamnés à partir lorsque l’on ne se fond pas dans le moule ?

Comme l’a  fait Darina el Joundi, comme l’ont fait beaucoup de femmes libres et de dissidents de chez nous ? Doit-on avoir peur des siens lorsqu’on ne leur ressemble pas, comme Assem el Joundi, le père de Darina, en partance perpétuelle car traqué par un régime, au delà même de ses frontières ; privé de sépulture en son pays,  ou il avait demandé à être enterré, en dépit de tout? Cruauté d’un Orient qui pousse ses enfants les plus prometteurs à l’errance ou à l’exil; pour échapper à la mort, réelle ou psychique.

Darina El Joundi termine son livre sur une conférence que May Ziadé avait donné à l’Université Américaine du Caire,  qu’elle avait intitulé Vivre dangereusement ou Lettre de la Littérature à la Société. La littérature peut elle quelque chose?  Vaste débat.

A  la fin de la conférence en tous cas, un jeune homme dans l’assistance s’approcha de May Ziade, qui avait été internée par sa famille sous prétexte de folie,  et lui dit «je voulais juste vous dire que j’aurais souhaité être aussi fou que vous Madame».

Ces «fous»,  May Ziadé, les soufis du Sinaï, Darina El Joundi, la jeunesse arabe révoltée et pacifiste… ont assurément quelque chose à nous transmettre.

Savons-nous les entendre ?

Leur laissons-nous la place pour nous parler ? Darina El Joundi, acclamée à Avignon et dont la pièce Le jour ou Nina Simone a cessé de chanter a été représentée cinq cent fois à travers le monde, y compris dans les Caraïbes, signifie qu’elle ne jouera au Liban que lorsqu’on lèvera la censure. Elle sait que son propos ne passera pas. Qui plus est, elle joue pour, s’adresse à, ceux qui ont envie d’entendre.

Delphine Minoui qui a pris le parti de la parole qu’il en soit, s’interroge  néanmoins : «j’aimerais leur dire (aux jeunes Syriens de la bibliothèque de Daraya) qu’au XXIème siècle un tel drame ne peut rester impuni, que l’équation  «liberté, égalité, fraternité »  aujourd’hui défiée par Daech  reste inébranlable. Mais demain qu’adviendra-t-il ? Demain quand il sera trop tard, la communauté internationale finira-t-elle par se réveiller ? ».

Minoui veut secouer les consciences occidentales quand bien même elle avait voulu croire à la possibilité d’un changement de l’intérieur, en Iran par le passé, tout comme en Syrie plus récemment et que les Syriens eux-mêmes, ne veulent pas d’une démocratie à l’occidentale, imposée par un tiers, même s’ils souhaitent une démocratie. Il n’empêche que le monde ne peut pas se croiser les bras, fermer les yeux, bloquer tous ses sens, devant une tragédie d’une telle ampleur et d’une telle durée.

Le changement n’est possible que si l’on y croit. Delphine Minoui y croit, aussi ténu et lent soit-il. Elle traque ses signaux; May Ziadé y croit, Leila Slimani y croit ; elles cherchent à le faire advenir… avec leurs moyens : «Nous ne sommes pas notre culture, elle est ce que nous en faisons» répète la jeune franco-marocaine, en rien fataliste,  représentante personnelle du Président Macron pour la Francophonie.

La jeunesse a cela de puissant qu’elle n’est pas fataliste ; la lecture a cela de puissant, que c’est elle «qui fait le livre » comme le dit Eric Emmanuel Schmitt : «un livre tout seul ca n’existe pas. La lecture fait appel à l’intelligence ; y compris celle des textes sacrés». Avis à  ceux que cela concerne. Avis de sortie des ornières.

Plein feu de Zena el Khalil sur notre mémoire

Des éclats de noir, de gris, d’écaille, de blanc, dans tous les sens. On dirait des peaux de crocodile, de l’écaille de serpent ; peau de cendre. C’est la keffieh qui est utilisée comme support, pour son motif esthétique, quasi méditatif, et pour ce  qu’elle symbolise sur le plan humain et universel.  Des toiles géantes ; on dirait des mandalas autres, venus d’ailleurs. Du fonds de la mémoire de Zena, du fonds d’une mémoire ancestrale ; d’intérieurs qui explosent dans tous les sens du terme. Des feux transmuant. C’est avec  cet élément, le feu,  qu’elle travaille d’ailleurs puisque ses encres, spécifiques à chaque site proviennent des cendres de ce qu’elle a trouvé sur place et brulé. Le thème de cette exposition commissionnée par la Fondation Merz et par Liban Art, qui investit pendant quarante jours Beit Beyrouth, Musée de la Mémoire,  est la guérison, la réconciliation et la transmutation; le feu étant l’agent de transformation par excellence.

L’artiste qui a vécu de par le monde : Lagos, New York, Londres, etc est habitée par l’histoire de cette terre, la notre, et au-delà par le lien qui nous lie les uns aux autres, qu’elle cherche à apurer par son art. Par une énergie que l’on pourrait qualifier de mystique dont elle se dit le simple agent.  Le processus à l’ origine des œuvres exposées en atteste.  Zena El Khalil,  qu’un long cheminement a mené plus d’une fois en Inde et qui s’est penchée sur les énergies, le reiki, le yoga du son, la méditation  en a infusé son travail. Elle a choisi de débarrasser certains lieux de notre histoire et de la sienne de l’énergie négative qui les charge, offrant ainsi une nouvelle plateforme de rencontre pour la paix et la réconciliation. Il faut noter que la Municipalité de Beyrouth a accepté d’offrir l’espace officiellement pas ouvert, à l’artiste qui y voyait le lieu d’accueil le mieux adapté pour son travail.

Zena el Khalil a travaillé sur des lieux symboliques, abandonnés pour la plupart ou stagnants, comme la prison de Khiam, Souk el Gharb, l’ancienne ambassade des Etats-Unis à Ain el Mreisseh,le Grand Hotel de Sofar, etc. Apres une cérémonie de guérison qu’elle conduit seule sur le lieu, incluant méditation, incinération, tournoiements à la derviches, elle donne sur place les coups de pinceaux avec la peinture faite des cendres du lieu-même. L’œuvre est produite sur place. Elle retourne sur les lieux plus d’une fois si nécessaire pour achever le processus: elle se rendra ainsi à Khiam un nombre incalculable de fois. Elle engage ce travail en 2013, commençant par les maisons familiales de son père à Hasbaya dans le Sud et de sa mère à Aley, toutes deux abandonnées, grevées par un passé de guerre, d’expulsions et d’exactions et continue son périple dans les lieux de mémoire collective. Et si la keffieh palestinienne est un des matériaux de prédilection c’est aussi pour rappeler la nécessité d’adresser les causes et  de revenir à l’essentiel ; l’état actuel du Moyen Orient remontant au conflit israélo-palestinien que  l’on a oublié en cours d’évènements,  signale l’artiste.

Sans être activiste ou quelque «iste» qui soit comme elle le dit, Zena el Khalil est engagée dans son temps et dans son lieu – « Je crée mon propre vocabulaire avec les matériaux, avec ce qui m’entoure. J’essaie d’être vraie; vraie à ce que je suis et  à ou je suis ; ce qui veut dire dessiner à partir de mon propre environnement ». L’artiste qui travaille depuis une vingtaine d’années rappelle dans ce sens aussi que l’art contemporain au Liban et dans le monde arabe est encore relativement très jeune – une cinquantaine d’années – et qu’il appartient aux artistes de la région d’inventer leur propre langage, ce qu’elle fait.  Si elle est intéressée «bien évidemment»  par cette partie du monde; elle est à ce stade plus interpellée par l’universel que par l’identité ; «par les cycles de vie; ce quelque chose qui continue à se transformer ; le cycle continu de la vie et de l’énergie».

C’est  dans cette perspective qu’elle a aussi composé dans des lieux d’énergie positive pour guérir les lieux blessés comme les nôtres : sur le plus haut temple de Shiva au monde, à Tungerath en Inde ; sur les bords du Gange utilisant l’eau du fleuve pour faire son encre, dans l’ashram de Maharichi Mahesh à  Rishikesh ou les Beatles avaient séjourné en 1968. Les thématiques abordées par l’artiste ont évolué, en parallèle de son propre cheminement et de ses pérégrinations : les œuvres de la  première décennie adressaient directement la guerre et la société consumériste capitaliste, la première étant un  produit de la deuxième selon l’artiste, qui utilisait d’ailleurs la aussi un  matériau qui représentait le message lui-même, à savoir le plastic et le pétrole.  Zena el Khalil passe maintenant de la dénonciation à la proposition : «j’ai passé dix ans à dire voila ce qui se passe ; maintenant, c’est  plus comment  on avance ?  Nous sommes informés ; comment on avance ? J’ai moi-même évolué de la carte individuelle à la carte collective. » 

Dans ce même esprit d’embrasser le tout, l’artiste guérisseuse a choisi d’engager le public dans l’expérience s’il le souhaite ; il ne sera pas que spectateur. Durant les quarante jours de l’exposition, une station de peinture de mantras permanente, des ateliers de yoga, de reiki, de méditation du son, etc ainsi que trois soirées poésie autour du thème de la paix et de la réconciliation. La station de peinture de mantras est le prolongement d’un projet d’envergure globale que Zena a monte : les mantras s’articulent autour de mawadda (tendresse), ghefran (pardon), rahma (miséricorde), salam (paix). L’artiste fera au public tous les jours à 17h,  la grâce de sa musique et de rituels de purifications/guérison. Tout un chacun est invité à participer. Son travail avec le son s’insèrera aussi dans une installation dédiée aux 17 000 disparus déclarés : 17 000 lignes vertes, une pour chaque personne qui remplira le deuxième étage de cette bâtisse situe précisément sur l’ancienne ligne verte, ainsi dénommée parce qu’envahie par les herbes folles du temps ou elle scindait la ville en deux. Un morceau de musique de sa propre composition, fait de sons rapportés des différents lieux de travail, reliera l’expérience de cette exposition.

L’art peut clairement être un outil de transformation, de paix et de réconciliation, avec soi et avec le monde, comme le dit Zena el Khalil dans l’un de ses Ted Talk  – elle fait partie du club très exclusif  des 400 Ted Fellows, triés sur le volet à travers le monde. C’est pourquoi elle fait les ateliers pour que le public, non seulement voie mais aussi participe, ressente… Par l’expérience de l’émotion, de la beauté, «par les processus créatifs, les résidus d’énergie négative sont transformés en lumière et en amour» dit l’artiste ouverte à ceux-ci.

Le feu sacré de Zena el Khalil dans le Musée de la Mémoire

Des éclats de noir, de gris, d’écaille, de blanc, dans tous les sens. On dirait des peaux de crocodile, de l’écaille de serpent ; peau de cendre. C’est la keffieh qui est utilisée comme support, pour son motif esthétique, quasi méditatif, et pour ce  qu’elle symbolise sur le plan humain et universel.  Des toiles géantes ; on dirait des mandalas autres, venus d’ailleurs. Du fonds de la mémoire de Zena, du fonds d’une mémoire ancestrale ; d’intérieurs qui explosent dans tous les sens du terme. Des feux transmuant. C’est avec  cet élément, le feu,  qu’elle travaille d’ailleurs puisque ses encres, spécifiques à chaque site proviennent des cendres de ce qu’elle a trouvé sur place et brulé. Le thème de cette exposition commissionnée par la Fondation Merz et par Liban Art, qui investit pendant quarante jours Beit Beyrouth, Musée de la Mémoire,  est la guérison, la réconciliation et la transmutation; le feu étant l’agent de transformation par excellence.

L’artiste qui a vécu de par le monde : Lagos, New York, Londres, etc est habitée par l’histoire de cette terre, la notre, et au-delà par le lien qui nous lie les uns aux autres, qu’elle cherche à apurer par son art. Par une énergie que l’on pourrait qualifier de mystique dont elle se dit le simple agent.  Le processus à l’ origine des œuvres exposées en atteste.  Zena El Khalil,  qu’un long cheminement a mené plus d’une fois en Inde et qui s’est penchée sur les énergies, le reiki, le yoga du son, la méditation  en a infusé son travail. Elle a choisi de débarrasser certains lieux de notre histoire et de la sienne de l’énergie négative qui les charge, offrant ainsi une nouvelle plateforme de rencontre pour la paix et la réconciliation. Il faut noter que la Municipalité de Beyrouth a accepté d’offrir l’espace officiellement pas ouvert, à l’artiste qui y voyait le lieu d’accueil le mieux adapté pour son travail.

Zena el Khalil a travaillé sur des lieux symboliques, abandonnés pour la plupart ou stagnants, comme la prison de Khiam, Souk el Gharb, l’ancienne ambassade des Etats-Unis à Ain el Mreisseh,le Grand Hotel de Sofar, etc. Apres une cérémonie de guérison qu’elle conduit seule sur le lieu, incluant méditation, incinération, tournoiements à la derviches, elle donne sur place les coups de pinceaux avec la peinture faite des cendres du lieu-même. L’œuvre est produite sur place. Elle retourne sur les lieux plus d’une fois si nécessaire pour achever le processus: elle se rendra ainsi à Khiam un nombre incalculable de fois. Elle engage ce travail en 2013, commençant par les maisons familiales de son père à Hasbaya dans le Sud et de sa mère à Aley, toutes deux abandonnées, grevées par un passé de guerre, d’expulsions et d’exactions et continue son périple dans les lieux de mémoire collective. Et si la keffieh palestinienne est un des matériaux de prédilection c’est aussi pour rappeler la nécessité d’adresser les causes et  de revenir à l’essentiel ; l’état actuel du Moyen Orient remontant au conflit israélo-palestinien que  l’on a oublié en cours d’évènements,  signale l’artiste.

Sans être activiste ou quelque «iste» qui soit comme elle le dit, Zena el Khalil est engagée dans son temps et dans son lieu – « Je crée mon propre vocabulaire avec les matériaux, avec ce qui m’entoure. J’essaie d’être vraie; vraie à ce que je suis et  à ou je suis ; ce qui veut dire dessiner à partir de mon propre environnement ». L’artiste qui travaille depuis une vingtaine d’années rappelle dans ce sens aussi que l’art contemporain au Liban et dans le monde arabe est encore relativement très jeune – une cinquantaine d’années – et qu’il appartient aux artistes de la région d’inventer leur propre langage, ce qu’elle fait.  Si elle est intéressée «bien évidemment»  par cette partie du monde; elle est à ce stade plus interpellée par l’universel que par l’identité ; «par les cycles de vie; ce quelque chose qui continue à se transformer ; le cycle continu de la vie et de l’énergie».

C’est  dans cette perspective qu’elle a aussi composé dans des lieux d’énergie positive pour guérir les lieux blessés comme les nôtres : sur le plus haut temple de Shiva au monde, à Tungerath en Inde ; sur les bords du Gange utilisant l’eau du fleuve pour faire son encre, dans l’ashram de Maharichi Mahesh à  Rishikesh ou les Beatles avaient séjourné en 1968. Les thématiques abordées par l’artiste ont évolué, en parallèle de son propre cheminement et de ses pérégrinations : les œuvres de la  première décennie adressaient directement la guerre et la société consumériste capitaliste, la première étant un  produit de la deuxième selon l’artiste, qui utilisait d’ailleurs la aussi un  matériau qui représentait le message lui-même, à savoir le plastic et le pétrole.  Zena el Khalil passe maintenant de la dénonciation à la proposition : «j’ai passé dix ans à dire voila ce qui se passe ; maintenant, c’est  plus comment  on avance ?  Nous sommes informés ; comment on avance ? J’ai moi-même évolué de la carte individuelle à la carte collective. » 

Dans ce même esprit d’embrasser le tout, l’artiste guérisseuse a choisi d’engager le public dans l’expérience s’il le souhaite ; il ne sera pas que spectateur. Durant les quarante jours de l’exposition, une station de peinture de mantras permanente, des ateliers de yoga, de reiki, de méditation du son, etc ainsi que trois soirées poésie autour du thème de la paix et de la réconciliation. La station de peinture de mantras est le prolongement d’un projet d’envergure globale que Zena a monte : les mantras s’articulent autour de mawadda (tendresse), ghefran (pardon), rahma (miséricorde), salam (paix). L’artiste fera au public tous les jours à 17h,  la grâce de sa musique et de rituels de purifications/guérison. Tout un chacun est invité à participer. Son travail avec le son s’insèrera aussi dans une installation dédiée aux 17 000 disparus déclarés : 17 000 lignes vertes, une pour chaque personne qui remplira le deuxième étage de cette bâtisse situe précisément sur l’ancienne ligne verte, ainsi dénommée parce qu’envahie par les herbes folles du temps ou elle scindait la ville en deux. Un morceau de musique de sa propre composition, fait de sons rapportés des différents lieux de travail, reliera l’expérience de cette exposition.

L’art peut clairement être un outil de transformation, de paix et de réconciliation, avec soi et avec le monde, comme le dit Zena el Khalil dans l’un de ses Ted Talk  – elle fait partie du club très exclusif  des 400 Ted Fellows, triés sur le volet à travers le monde. C’est pourquoi elle fait les ateliers pour que le public, non seulement voie mais aussi participe, ressente… Par l’expérience de l’émotion, de la beauté, «par les processus créatifs, les résidus d’énergie négative sont transformés en lumière et en amour» dit l’artiste ouverte à ceux-ci.

Conversation du Soir Beyrouthine

 «Ecrire est la démarche qui consiste à lancer un appel souvent pathétique à la conversation. Ecrire c’est renoncer à l’orgueilleuse solitude pour entrer dans le monde du contact, ce fantastique monde du nous. Alors celui qui dit n’est pas moins important que celui qui écoute. Le mot ne devient parole que lorsqu’il est capté. Ce soir vers vous je vais, avec tendresse ». Nadia Tueni

Un message pour le Liban me demande-t-on ; libre. C’était il y a quelques années, on m’avait demandé ce texte qui n’a pas été publie alors. A l’occasion de l’exposition de Zena el Khalil à Beit Berouth, dont le thème est la réconciliation et la paix qui cherche à nous re-lier au pays profondément, ce texte me revient à l’esprit et j’ai envie de le partager. Pour retrouver ce lien… peut-être.

Un message pour le Liban me demande-t-on . C’est vague. Les idées ne viennent pas d’emblée : quelle orientation donner à ce papier ? Quel message puis-je bien vouloir porter à cette terre de toutes les complexités, à une géographie disloquée par la folie des hommes ? Je ne sais pas comment on s’adresse à un pays, a fortiori comme celui-ci  ;  à cette entité que des siècles d’histoire n’ont pas permis de cerner encore. Comme si on s’adressait à un amant, à une mère, à un maître ? Qui est le Liban ? Il est peut-être tout ceci à la fois pour moi… Après tout faut- il le savoir ? Je l’aime et je veux bien lui «lancer ce pathétique appel à la conversation »  comme dit la poétesse.

Le Liban pour moi sont des hommes et des femmes que j’ai rencontrés, qui m’ont touchée et marquée plus que partout ailleurs ou presque ; peut-être parce qu’il y avait quelque chose de moi en eux ; certains avec qui j’ai pu nouer « une conversation » ; certains dont j’ai pu suivre la pensée et le cheminement ; d’autres dont j’ai pu constater l’engagement, dont j’ai pu être témoin des rêves et des actions qui ont suivi. Plus simplement encore , d’autres dont j’ai pu être récipiendaire de l’hospitalité et de la générosité . Le Liban est pour moi un sol que j’ai foulé, à vélo, à pieds ; nord, sud, mer, montagne, est, ouest… depuis mon enfance, mais surtout plus récemment, ces dix dernières années. Des barrages que j’ai du traverser. Des à priori que j’ai pu casser. Des histoires qui m’ont inspirées. Des poètes, des écrivains, des penseurs, certains qui ne sont plus de ce monde, que je n’ai connus qu’à travers leur œuvre mais qui résonnaient tellement en moi que j’avais presque le sentiment de les connaitre. D’autres bien réels, en chair et en os, des auteurs, des cinéastes, des médecins, des entrepreneurs, des artistes, des architectes, des femmes ; nombreuses…. Une société civile – qui fait au final plus de social que de civil, à défaut d’un système social – des femmes notamment, engagées au plus près du terrain, au fil des ans. Non pas un an, deux ou cinq ans, comme qui vient en mission humanitaire et s’en va une fois la mission achevée ou les fonds exhumés ; mais de manière plus ample : sur le terrain dans l’humain, dans le réel. Durant la guerre mais aussi après la guerre. Après l’excitation et l’instinct de survie. Au-delà de l’intensité d’un temps. Des femmes, des mères, qui s’inscrivent dans une continuité sereine et solide. Auprès des défavorisés, des enfants malades, des retardés, des vieux, auprès des veuves, des illettrés… de tous ceux que nulle structure étatique ne prend en charge. Des femmes et des hommes qui savent reconnaître aussi les talents, la culture… tout ce qui vous fait grandir, et qui les promeuvent. Initiant festivals, marathons, ONG, associations, etc urbi et orbi. Attentats ou pas, Daech ou pas, touristes ou pas.

Avec tous ces hommes et ces femmes j’ai causé en arabe, en anglais, en français… selon qu’il s’agissait de finances, d‘élucubrations métaphysiques, de colère ou de poésie, etc. Ou ailleurs qu’ici pourrais-je parler toutes ces langues à la fois et d’autres aussi ? En arabe, en anglais et en français, je suis allée avec mes longs cheveux blonds et mon air occidental, avec des journalistes européens à la rencontre des habitants des villages du Sud après la guerre de 2006 (1). Je suis allée dans les camps palestiniens de Ain el Heloue, de Nahr el Bared et de Baalbeck (2) ou les femmes ne me laissaient pas repartir sans un sac immense de galettes, cuisinées avec leurs mains nouées par l’âge et par la vie. Elles étaient le plus souvent voilées et elles m’accueillaient parmi elles sans problème, avec mes mèches à l’air, et elles me parlaient… Autrement voilée, une religieuse catholique (qui s’occupait d’adoption et qui portait sur ses épaules le lourd fardeau de secrets de famille et d’une mécanique installée) m’avait livrée avoir choisi -après de longues années- la voie du cœur, à l’encontre parfois de conventions tacites, pour alléger les souffrances d’autrui. Afin de s’inscrire dans son temps, celui de la liberté d’aimer et de donner, comme elle le souhaitait ; celui de la liberté de penser. Les deux femmes voilées avaient ainsi choisi leur camp, chacune à sa façon, celui de lever le voile. «La liberté, c’est l’initiative » dit la psychanalyste Julia Kristeva.

J’ai aimé ces femmes, j’ai aimé ces gens, à Baalbeck ou à Bent Jbeil, à Ehden, à Bourj Hammoud, à Maasser el Chouf… J’ai compris par leur accueil et par l’aisance de notre contact, en les regardant un peu vivre et en partageant quelques moments avec eux que le Liban au ras de la campagne, au ras de la vie, n’était pas fait de dissensions, ni de conflits , ni de venin, ni de religion. Ces gens là, ce terrain là… m’ont donnée espoir, même si un accueil plutôt hostile dans le souk des bijoutiers à Tripoli -lequel est pourtant a priori destiné à la gent féminine- a pu me laisser pensive. C’était en 2007, en 2008. Maintenant, je ne sais pas, je ne sais plus… Mais j’essaie de me souvenir de ceci quand le doute vient semer sa graine d’angoisse et de fantasmes. Oui, c’est bien sur le terrain, dans mon corps, que j’ai éprouvé ce Liban-là… non pas de façon studieuse ou intellectuelle. Non, vraiment dans l’expérience, au plus près des mines, des champs de pavot et des camps de la détresse, auprès de ruines vieilles de mille ans et d’une montagne âpre ou verte et sage d’autant. Au plus près d’un fervent concert de Majida el Roumi dans un palais des émirs comble, au lendemain d’un attentat meurtrier annonciateur de milles peurs, de mille rancœurs… Au plus près de tout cela, il y avait encore de la vie et de l’amitié.

 

 

Sans démarcation

Une envie de partager ce texte écrit et lu a l’occasion d’une soirée poétique dans le cadre de l’exposition de Zena el Khalil a Beit Beyrouth ou la Maison Jaune,  Musée de la Mémoire, autour du thème de la Réconciliation, de la paix , de la guerre et de la mémoire.

Sur la ligne de démarcation, habite un homme que tu aimes

Il t’a pris dans ses bras puis il t’a jetée dehors

Il aimait tes cheveux fins, couleur or

Toi tu aimais sa poitrine enveloppante

Quand tu as voulu le voir plus souvent, il a pensé que tu voulais le contrôler

Quand il t’a invité tel jour et pas tel autre, tu as pensé qu’il te manipulait, qu’il mentait

Lui a monté le ton, toi tu es partie

 

Tu rêvais de faire un enfant avec lui

Tu l’imaginais brillant, replet

Tu n’as rien dit tu es partie

 

Vous avez fait un malentendu tout gros, tout noir, tout sanguinolent

Exactement comme le Liban

 

Toi, je ne pense pas qu’au fond tu veuilles me faire porter le voile

Et moi je ne cherche pas à te voir communier le dimanche

J’ai pense que tu voulais me contrôler, tu as pensé que je voulais te priver

Et on n’a plus rien fait de ce qu’on voulait

On s’est retrouvé à plusieurs reprises le 14 février, le jour de la Saint Valentin,

On s’est aimé, on s’est promis

Et on a vite dévié

 

Tu as écouté le chant des sirènes

Pas celui de tes fameuses tripes

Pourtant on est du pays ou l’on mange les tripes

C’est pour ca qu’on y revient

On n’a pas trouvé le langage des tripes ailleurs

On a confondu tripe et étripe

Tripper n’est pas s’étriper

 

D’avoir trop mangé, notre estomac s’est brouillé

 

Et si tu me parlais, et si tu lâchais

Et si je lâchais

Mes cheveux sont encore en or

Ta poitrine est encore vaste

Que mets-tu dedans à part rancœur ou fantasmes et non dits ?

Des kilos de non dits qui provoquent ton reflux, ton apnée du sommeil ?

Des kilos de non dits qui vont dans le musée de l’écriture ou de la mémoire ; le musée de la guerre

 

Je n’aime pas les musées ; ils figent tout

Un musée n’en est un que s’il est visité

Revisite le musée de cette mémoire que tu as figé

Pour ne pas me rencontrer encore et encore

 

Mais on est tous deux atteints ;  la «libanite»

Alors viens

Prends-moi dans ton cœur

Dansons sur la ligne de démarcation

 

Tu sais même pendant la guerre, elle était envahie de plantes sauvages, d’herbes folles.

 

On ne peut pas faire l’un sans l’autre, de chaque coté de la ligne

La ligne est triste

 

Tu as émigré, tu as continué à m’éviter … et à  parler de moi

Tu peux juste dire pardon, désolé si je t’ai blessé

Si tu le sens, si c’est vrai

Moi aussi, j’ai envie de te dire pardon,

Tu peux entendre ?

Il suffit de très peu tu sais

Ne me raconte pas à chaque fois tout ce qui ne va pas ou plutôt ce qui n’allait pas

Ton livre et mon livre c’est l’espérance non ?

On est tous les deux du parti du livre, non ?

Alors li-aisons