Le phare se pare; Manara, une question de symbole

C’est un matin de grand changement astral, pour ceux qui y croient. Je me réveille à 5h du mat et quelques, je ne sais pas si ca a rapport aux astres. Je m’en vais courir sur la corniche. Surprise, le phare m’accueille en grande pompe et à distance, il est rouge et blanc, en damier, il a l’air plus arrondi, plus avenant. En rouge et blanc; il est bien plus frais, bien plus léger, qu’en  gris métal bien que le sommet soit encore métallique. J’ai envie de leur suggérer de ne pas s’arrêter en si bon chemin ; je regarde de plus près la pancarte : c’est un partenariat entre Global Compact Network Lebanon and the Lighthouse Keepers of Beirut qui s’inscrit dans le cadre des Sustainable Development Goal des Nations Unies, c’est l’objectif numéro 14 qui concerne la préservation et l’usage plus rationnel des océans, des mers et des ressources marines pour un développement durable. De manière générale, les SDG visent à fédérer les acteurs/partenaires pour faire cesser la pauvreté extrême, combattre l’inégalité et l’injustice et protéger la planète.

Préserver, protéger, tu parles. Il y a quelque chose de surréaliste dans tout ca.   Chez nous en plein milieu du marasme écologique des déchets, au cœur de cette même cote qui suscite tant de débat, une association de gardiens de phare qui vient s’inscrire dans le mot d’ordre du nouveau millénaire.  La transformation du phare me renvoie à un texte écrit en atelier d’écriture – ci-dessous  – il y a sept ou huit ans sur ce phare. J’y mentionnais  la dépollution des côtes souillées par la marée noire en 2007, la dynamite pour vendre du poisson en 2007.  Au moins, en 2007 on  dépolluait; maintenant même plus car la pollution est de notre propre fait. En 2007, elle était imputée à l’écoulement de 15 000 tonnes de pétrole et aux conséquences de l’attaque israélienne de 2006 sur le Liban. Dix ans plus tard, ce c’est ni Israël qui tape, ni le pétrole qui s’écoule; c’est nous qui polluons, c’est nous qui salissons. En dix ans, nous n’avons rien appris, en dépit de toutes les initiatives privées qui bourgeonnent ici et là.

Ceux qui cherchent à préserver quelque chose sont ceux qui savent la valeur du patrimoine et accessoirement la leur propre ainsi que l’importance de la transmission. A l’instar de ces opérateurs du phare, les Chebli, qui se relaient de père en fils – depuis l’ancien et mythique phare sur le haut de la colline au plus récent en bas –  qui se sont battus pour le garder opérationnel ; l’un d’eux ayant même été kidnappé à cause de sa fonction ; et père et fils enfermé dedans pendant que le phare se faisait bombarder. Lui non plus n’a pas été épargné durant la guerre, les guerres. Il a son histoire aussi. Toutefois, tant qu’il existe des passionnés comme les Chebli, des amoureux de la mer et des associations de Lighthouse Keepers, ne serions-nous pas en droit de vouloir imaginer que les nouvelles couleurs du phare redonnent un peu de fraicheur à notre quotidien?

 

Si je gambade toujours sur la corniche – mon rendez-vous hors du quotidien avec le quotidien – c’est avec moins de légèreté ; car ses personnages hauts en couleur n’y sont plus.  Abou Ali le vendeur de jus d’orange et de pamplemousse n’y est plus, il me manque. Le trio cinematographique non plus : la dame au chignon blanc qui s’appuyait d’un coté sur son fils  – je suppose –  de l’autre sur l’employée de maison, sous un parasol comme les japonais ou dans les films à l’ancienne; la fille de joie non plus, bien en chair, en rouge à lèvre et en musique. Abou Ali a été viré – soudain il fallait une licence que la Municipalité ne lui donnait pas – la vieille dame ne serait plus de ce monde, ses acolytes ne viennent plus et la fille de joie n’est peut-être plus en joie. J’y croise encore quelques habitués ce qui me fait chaud au cœur,  léger sentiment d’appartenir encore à cette ville. Mais, joggeurs et marcheurs, eux courent et passent. Abou Ali restait et le trio donnait un halo de douceur à cette promenade.

Ce même jeudi d’éclipse solaire, une paire d’escarpins abandonnés au milieu de la corniche, sous une poubelle, accroche mon regard matinal.  Une femme aurait laissé ici ses escarpins dans la nuit ; pour courir, pour fuir un agresseur ou pour retrouver un amant ? Est-ce le changement astral? Les a-t-elle oubliés ici sous l’effet de quelque ivresse ou a-t-elle voulu se débarrasser de ses talons pour retrouver son naturel ? S’est-elle jetée à la mer ? Y a-t-il des gens qui se suicident  encore de la grotte aux pigeons. L’invisible Cendrillon de la Corniche – qui a laissé deux chaussures pas une – déclenche l’imaginaire d’une nuit d’été et d’éclipse.  Le Syrien qui gère le kiosque où  je m’arrête régulièrement plus haut vers la Grotte, me raconte que la nuit ici, c’est une toute autre faune. Le kiosque reste ouvert 24h sur 24 ; café, eau, biscuit. Khaled et  son frère se relaient dans le kiosque depuis un long moment ; on fait une causette tot le matin. On parle d’amour, des complexes rapports hommes/femmes et d’exil.  Je leur demande parfois des nouvelles de leur frère disparu depuis un long moment et dont ils avaient perdu toute trace, qu’ils ont fini par retrouver grâce aux réseaux sociaux.

La faune dont ils me parlent ramène à mon esprit ce film Blind Intersections, en arabe «osset thawani», littéralement «une affaire de secondes», dont une partie se déroule autour de la grotte aux pigeons. Violente.  Violence de cette partie de la ville la nuit ; sa douceur, sa vitalité le jour. Le phare vient-il les éclairer, leur donner sens ? En quoi les phares nous attirent-ils toujours ?  Appel à  l’aventure ou orientation ; réhabiliter les phares, réhabiliter les jardins,  réhabiliter les symboles. Changement astral: «j’ai demandé à la lune… » .

 

 

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  • Texte, atelier d’écriture 2011

Long, élancé comme la colonne de Trafalgar Square à la gloire de Nelson. Le phare de Beyrouth, un monument à la gloire de la mer, de l’aventure et des nouveaux départs qu’elle porte. Du temps où Beyrouth était encore tournée vers l’avenir, vers le monde. L’ancien phare était plus ludique, plus coloré. Il montait en étage : noir, blanc, blanc, noir ; comme un damier. Il était plus arrondi, et il semblait sortir doucement du flanc de la colline pour accueillir avec bienveillance les barques de pécheurs qui entraient dans le port. Il se fondait dans la vie de Bliss ; en tant que phare, il se trouvait bien dans cette rue du savoir, du brassage. Le nouveau phare, plus long, plus sec, gris ciment, semble vouloir aller à la conquête du ciel d’une traite. Insoucieux de tout ce qui l’entoure. Il a fait la guerre, lui : les attaques des bateaux israéliens en 1982, l’évacuation des femmes et des enfants en 1978, 1985 et 2006, la dépollution des côtes souillées pour la marée noire en 2007, la dynamite pour vendre du poisson en 2007 et depuis. Les jours de paix, il veille du haut de ses quarante cinq mètres, sur les habitués du Palace Café, sis à ses pieds. Nous allons tous au Palace ; nous qui aimons la mer et qui en avons besoin dans notre quotidien. Voile, mini jupe, cigare, narguilé, arabe, français ; le phare ratisse large. Eclaireur de notre diversité. Si seulement, il pouvait parler.