Les derniers jours de Vienne

La littérature m’a donné le goût du monde ; le cinéma aussi. Des images qui mettent en mouvement quand bien même le rendez-vous avec le réel sera autre. Partir en Autriche, c’est partir au pays de Zweig, de Schnitzler ;  c’est Heidi, c’est Sissi incarnée par la magnifique Romy Schneider… et puis ce sont aussi «Les derniers jours de Stefan Zweig», la pièce du livre éponyme de Laurent Seksik. Comment ne pas y penser, en particulier en ces temps de résurgence de l’extrême droite? «Les derniers jours de Stefan Zweig», vue au théâtre Antoine à Paris il y a plusieurs années me revient. Comment ne pas faire le parallèle avec ce que nous vivons maintenant? Délitement. L’Europe dérivait; et même au Brésil où il avait fui le nazisme avec sa deuxième et jeune épouse, Zweig est rattrapé en son for intérieur par l’épouvante de la guerre et de l’époque. Il se suicide et son amour avec lui… comme dans une tragédie ancienne. Dominique Eddé dit aussi d’Edouard Said – lequel ne s’est pas suicidé – qu’ «il est mort de la Palestine». Tous les grands hommes finissent-ils un jour par être écœurés ? De la folie des hommes, de leur violence, d’un monde qui s’en va…

Et pour témoigner de ce monde qui s’en va, pour en conserver la mémoire et celle de la grandeur de l’intervention de l’homme et de son œuvre, des sites et monuments classés Patrimoine Mondial de l’Humanité. Là, on retrouve quelque chose de notre humanité, comme dans la vallée du Wachau à une centaine de kilomètres de Vienne, abritant des forts médiévaux perchés ici et là, des abbayes à même le flanc de la montagne, un océan de vert et le Danube qui le traverse… Et le silence.  Le Liban et sa folie immobilière et destructrice sont loin. Je me surprends à penser que le beau rend beau et  que le beau appartient à  tout le monde ; que c’est sans doute pour cela que l’UNESCO décrète certains sites Patrimoine Mondial de l’Humanité, où qu’ils se trouvent. Et que l’on n’a justement pas le droit de les saccager au nom de cette même humanité.

Je pense à la Qadisha et au projet immobilier qui la menaçait… La Qadisha est au  Patrimoine Mondial de l’Humanité depuis 1998 seulement;  cela n’aura pas duré longtemps si le projet a lieu. Car l’UNESCO sait aussi déclasser. Mais qui s’en fout chez nous des classements fussent-ils Patrimoine Mondial de l’Humanité  face à la perspective de monnaie sonnante et trébuchante. On devrait néanmoins peut-être inscrire  Qornet el Saouda, Ramlet el Baida, Sannine, etc , un par un sur la liste pour tenter de les préserver ou pour allonger leur temps de vie bonne.

Pendant que la vallée du Wachau et le Danube invitent à se laisser envelopper par la beauté et la majesté de la nature et de l’architecture ancienne, oubliant le temps ; tout y reste minuté, calculé, pour l’efficacité. Le train en correspondance avec le bus, le bus en correspondance avec le bateau. Le diner jusqu’à 20h maximum. On ne peut avoir faim ni avant ni après les heures imparties. La vieille Europe, efficace au point d’être inflexible ? Pas de place au temps, au questionnement, à l’hésitation… là ou seul  peut percer la lumière, l’inattendu. Minutage pour efficacité.  Idem pour les tickets de train et de métro. Les acheter à la machine. Pas d’humains pour vous indiquer la direction. On vous adresse toujours à internet. Internet devrait s’écrire avec une majuscule ; c’est devenu un interlocuteur… ou en fait même pas, car pas d’échange possible. On a droit à une seule question; plusieurs réponses parfois mais pas de possibilités de poser une question sur la réponse, au cas où on n’avait pas bien saisi. Je pense à  ces réfugiés qui ne parlent pas la langue, qui ne savent pas forcément parler avec une machine pour le train ou le métro ou autre service.  L’efficacité, la rapidité au détriment  de communiquer, de goûter, de savourer…  Alors, voilà pourquoi l’accueil, l’hospitalité méditerranéens devraient aussi faire partie  du Patrimoine Mondial de l’Humanité au même titre que les sites car que seraient ceux-ci sans hommes, sans le sourire des hommes, sans le temps qu’ont pris les hommes à les créer ou à interagir avec eux? Pourquoi ne pas mettre des intangibles au Patrimoine Mondial de l’Humanité ? Comme savourer ; savourer permet de distinguer les hommes des robots. Peut-être aurions-nous alors quelque chance d’y figurer.