Figure légendaire du jazz au Liban, le batteur Walid Tawil plonge dans la musique dès sa tendre enfance, à l’âge de six ans, et y baigne depuis, même si tout ne baigne pas. Parti en France à quinze ans poursuivre ses études de musique pour s’envoler ensuite outre-Atlantique afin de pousser son apprentissage à  Boston et à Berkeley, auprès d’icônes du jazz telles que Sonny Fortune, Jay Rodriguez, Mike Stern, etc, il a le courage ou la folie de retourner dans le pays en 1985, en pleine guerre.  Folie du retour car des décennies plus tard, ce génial batteur –  camarade de classe du célèbre pianiste Abdel Rahman el Bacha resté lui dans l’Hexagone –   s’étant produit au Duc des Lombards, au New Morning, au Carnegie Hall, au Kennedy Center, etc , et qui essaie de transmettre à  ses étudiants sa passion et le gout du travail, confesse n’avoir qu’une seule envie, celle de partir.  De trop  de désir réprimé… « J’ai envie de quitter le pays, j’ai tout fait pour le pays ; il ne m’a rien fait. »

La vogue de la musique ne  la rend pas ce forcément crédible

« On joue trop peu » confesse le batteur, leurs capacités, leur talent et leur désir ne semblent pas suffisamment honorés… Walid Tawil se produit régulièrement au NOW et au Blue Note et s’il a gardé l’allure juvénile avec ses lunettes rouges, ses bracelets rouges au poignet, son collier de perles africaines et un sourire qui l’accompagne sans cesse, il n’en déplore pas moins la médiocrité de la scène culturelle libanaise et le manque d’encouragement de la culture ; l’absence totale de place faite aux artistes qui travaillent. Les êtres de passion ne peuvent que dénoncer «la facilité; la vogue». Pour Walid Tawil, même « la musique maintenant est une vogue». C’est la vogue «des stars», le star system ; «ils veulent tous devenir stars ; l’état général de la musique,  c’est le facile »  parallèle avec l’état d’esprit général ; « les jeunes cherchent ce qui est facile». Enseignant d’histoire de la musique classique et moderne, de musique pour le cinéma et la publicité  dans plusieurs établissements universitaires réputés,  il est au contact des jeunes. Son regard par rapport aux groupes libanais qui s’exportent ? «Il n’est pas dit que leur musique soit bonne. Le marché est pour la médiocrité». Walid Tawil est batteur, sa franchise est sonore: « tout le monde veut devenir star mais personne n’a envie de faire des accords sur l’instrument. C’est le  travail qui compte ; il faut jouer, pratiquer, étudier. Pousser à fond, penser la musique. Ce n’est pas seulement taper sur l’instrument, ce n’est pas la technique. C’est comment tu penses pour jouer, c’est là qu’est l’os, c’est la virtuosité. C’est cela qui fait un grand musicien».

 

La musique n’est pas élitiste ; mais la discipline et le travail sont clé. Et  le cadre libanais laxiste et dissonant est particulièrement difficile

Walid Tawil se réfère à  sa propre expérience et raconte avoir joué avec les grands «pour voir comment ils jouaient, pour apprendre ; c’est ainsi qu’on remarque ceux qui poussent ; la démesure. Ici c’est du copy paste seulement. Ce n’est pas comme ca qu’on fait de la musique ». Le jazz man  attire l’attention aussi sur le fait que les jeunes musiciens  s’orientent de plus en plus  vers la musique orientale ; «parce que ca vend». Il n’a pas de parti pris par rapport à  la musique orientale mais telle qu’elle se fait ici actuellement, si ; et se dit admiratif des musiciens en Egypte et en Syrie. «Là-bas il y a une musique ; chez nous, le Conservatoire National est composé  à 90% d’étrangers». Il n’attire pas les libanais. Tawil cherche des musiciens avec qui jouer ; il a du mal à en trouver ; c’est un cri du cœur. «J’ai envie qu’il y ait de grands musiciens. Un peu d’études, un peu de travail, un peu de modestie. L’absence de passion est fatale pour la musique ».

Si des pays tels que la Syrie et l’Egypte, Cuba ou des pays africains donnent de la  bonne musique au monde, c’est dire que la musique n’a rien d’élitiste : « Miles Davis adorait la musique des rues ; les percussionnistes cubains jouent dans la rue. Mais même la musique venue de la rue est inspirée par l’extérieur ; il faut un certain niveau de lois, un certain ordre; le bon son c’est l’équilibre». La question est donc plutôt une question d’environnement, de cadre et en particulier de politiques publiques qui encouragent la musique, les talents. Vu l’état de la rue, la dissonance et l’absence de politiques publiques, le Liban part mal doté. « Ailleurs, lorsque quelqu’un a un don, on le pousse à le perfectionner» ; qu’il s’agisse d’un violoniste ou d’un rappeur  comme Snoop Dogg – 35 millions d’albums dans le monde.

 

Le jazz n’est absolument pas « has been », mais le paysage culturel, notamment, libanais a changé

Le désintérêt pour le jazz est-il dû au fait que  celui-ci serait  passé de mode ? Le batteur branché sur l’international et bien informé, infirme. «Au Japon, en Europe, en Corée du Sud, le jazz reste très écouté. Dans les clubs, c’est le jazz que l’on écoute ;  il n y a pas de clubs où on écoute de la musique pop. La pop c’est seulement dans les grands concerts». Ce désintérêt serait ainsi plutôt spécifique au Liban. A l’étranger, les jazzistes comme Chick Corea, Miles Davis, Herbie Hancock, Arturo Sandoval, sont de grands « influenceurs»  encore aujourd’hui ; ils ont permis l’évolution du jazz ; en introduisant en particulier la guitare très appréciée par les jeunes. Au Liban, Walid Tawil fait remarquer que certains confrères œuvrent aussi à pousser le jazz, notamment au sein  du Conservatoire. Le musicien qui craint l’effet de mode, espère que ces graines  semées et l’intérêt actuel pour la musique dans le pays, persisteront dans la durée.

Sur cet engouement actuel pour la musique, se greffe aussi  l’influence du cinéma. La musique de film a toujours contribué à la diffusion de la musique jazz et de la musique afro-cubaine en particulier, explique le prof d’histoire de la musique. Il cite a titre d’exemple deux grands compositeurs : Ennio Morricone et Michel Legrand, et signale que même  Charlie Chaplin a composé pour la musique.

Et si le musicien cinéphile  reconnait l’influence de la musique de film sur le gout pour la musique, il est beaucoup plus critique quant à l’influence de l’internet dans  la diffusion de la musique. « On n’a pas accès à la belle musique par internet.  Sur internet, on a ce que les médias vendent. On ne va pas chercher sur internet Herbie Hancock ; mais ce qui est commercial. Partout dans le monde, on vend n’importe quoi en ce moment». Par le passé, c’était  chez les marchands de musique et dans des concerts qu’on découvrait Herbie Hancock, McLaughlin et autres.

La musique n’adoucit-elle  pas les mœurs, y compris au pays de «la dissonance», pour reprendre l’expression du batteur ? La réplique est nette. «Précisément, ils ont quitté le pays parce qu’ils ont été tellement adoucis» : «les grands qui venaient m’écouter, des gens de culture ont quitté ». Au Liban, les oreilles ont été habituées à écouter de la dissonance ; à tel point que quand tu dis quelque chose de juste, ils sont gênés…

Il y a du feu dans  le propos de Walid Tawil, mais surtout aussi dans sa musique. Pour qui veut retrouver ce désir de musique – car le désir est contagieux – le musicien se produit avec sa troupe Cool Drive, au NOW les 5, 22 et 26 avril et avec Heartbeat les 14 et 15 avril.

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