Le Liban pour la première fois, à la Biennale d’Architecture de Venise

« The place that remains » ou « Le lieu qui reste »: un hymne au territoire et aux ressources naturelles

Sous l’égide du ministère de la Culture, le Liban sera officiellement représenté, pour la première fois, à la Biennale d’architecture de Venise, l’événement le plus prestigieux et le plus couru dans le monde de l’architecture. La Biennale d’architecture initiée en 1980 est la petite sœur de la Biennale d’art de Venise. Elle est le rendez-vous des architectes, urbanistes, chercheurs, anthropologues, sociologues, etc qui contribuent à imaginer l’environnement dans lequel nous vivons. Elle dure six mois et attire quelque 300 000 visiteurs venus, tout comme les exposants, du monde entier. Le pavillon libanais, conçu par l’architecte et géographe Hala Younes, enseignante en architecture et paysage à la Lebanese American University (LAU), sera stratégiquement situé dans l’Arsenal. Intitulé « The place that remains » », ou Le lieu qui reste, il est une interprétation de la thématique générale de la Biennale 2018 Freespace.

« Le lieu qui reste » élabore des visions possibles pour l’avenir du territoire et du paysage national, en faisant la part belle à la préservation des ressources et du patrimoine naturels. Il engagera ainsi la réflexion autour de l’environnement bâti, à travers le devenir des espaces non bâtis et des potentiels qu’ils offrent. «Notre intention, en choisissant ce thème, est de mettre en évidence le territoire non bâti, le paysage culturel et sa capacité à améliorer la qualité de l’environnement bâti et la qualité de vie, ainsi que le rôle d’une architecture fondée sur la culture du paysage», déclare la commissaire du pavillon. «L’exposition vise à développer la connaissance de la terre au sein de la société libanaise afin de défendre ses valeurs et son avenir, car notre patrimoine n’est pas seulement architectural, mais aussi géographique et paysager.»

Un pavillon entièrement inscrit dans la thématique générale de la Biennale

Les directeurs artistiques de l’édition 2018 de la Biennale – la seizième- Yvonne Farrell et Shelley McNamara de Grafton Architects, ont invité les participants à emmener à Venise leur freespace. «Freespace décrivant une générosité d’esprit et un sens d’humanité au cœur de l’agenda de l’architecture, centré sur la qualité de l’espace lui-même.» Freespace est également «l’opportunité de mettre en avant les dons de la nature, tels que la lumière (du jour et de la lune), de l’air, et les ressources naturelles ou celles créées par l’homme. Freespace encourage de nouvelles façons de penser le monde et l’élaboration de solutions où l’architecture pourvoit au bien-être et à  la dignité de chaque citoyen de cette planète fragile.»

C’est dans cet esprit que le pavillon du Liban a été pensé. «Le Liban est une île qui déborde. L’un des pays les plus densément peuplés est encerclé par des États hostiles ou dangereux. La seule porte est la mer, tant qu’elle restera ouverte. Cette situation d’extrême vulnérabilité du territoire n’est pas sans rappeler à un siècle d’écart la situation de crise et d’isolement qui aboutit à la grande famine de 1915-1918. Elle nous rappelle l’étroitesse de notre géographie et la fragilité de ses ressources», explique la commissaire du pavillon. «Cet anniversaire funeste est l’occasion d’un état des lieux du territoire. À la monoculture du mûrier qui occupait le Mont-Liban s’est substituée la thésaurisation foncière. L’agriculture est abandonnée, plus que jamais, à l’empire de la spéculation immobilière; et il nous faut aujourd’hui mesurer l’état de résilience de notre territoire, ou sa capacité à encore nous servir de maison. Il faut évaluer la place qui y reste, sa capacité à porter nos projets, nos espérances et nos rêves. Cette place qui reste est une ressource précieuse, elle est le socle d’une reprise de sens du territoire, de sa nécessaire réappropriation poétique.» Ainsi le projet vise-t-il à «identifier et rassembler ces éclats de territoires, accommoder les restes de notre pays, reconstruire la trame de l’avenir, créer à partir des trésors oubliés.»

Préservation des ressources naturelles et architecture responsable

La proposition libanaise se focalise sur le bassin versant du fleuve de Beyrouth et met l’accent sur la nécessité de préserver les ressources naturelles et d’intégrer leurs potentialités. L’eau étant une de ces ressources essentielles; nourricière, au cœur de nombreux enjeux, c’est autour d’elle que les villes et l’urbanité se développent. Le fleuve de Beyrouth a ainsi été choisi pour son symbolisme et sa position stratégique comme extension du Grand Beyrouth, s’étendant de Bourj Hammoud jusqu’à la montagne de Knaissé. Vitale pour l’extension de la capitale, cette partie du territoire inclut certains des espaces les plus précieux et les plus menacés du Liban, tels que la forêt de pins du Metn.

Un colloque scientifique aura lieu à la Lebanese American University (LAU) au mois de mars pour explorer une série de thématiques: transformation du paysage contemporain (développement urbain et déprise agricole), patrimoine paysager (valeurs culturelles et politiques de gestion du territoire), terrains communaux et espaces publics (usage et cadre juridique), architecture du sol (le non construit dans les parcelles construites). Le colloque rassemblera des architectes, des chercheurs et des experts de tout le pays. L’objectif est de conscientiser le public et d’initier une dynamique de recherche pour réfléchir au sort des espaces non bâtis et à leur capacité à régénérer l’extension urbaine.

3D, photo et vidéosurveillance au cœur de l’exposition

À Venise, l’exposition comportera une représentation cartographique géante en 3D du bassin versant du fleuve de Beyrouth, laquelle mettra en lumière les trésors paysagers oubliés. Une projection de photos historiques montrera également la transformation du territoire au cours du siècle dernier. Elles sont compilées à partir de diverses collections, notamment celles de l’Association pour la protection des sites et des anciennes demeures au Liban (APSAD), Fouad Debbas, la photothèque de la Bibliothèque orientale (USJ), la collection Heinz Gaube à l’université Notre-Dame (NDU), et des photographies aériennes appartenant à l’armée libanaise.

La «place qui reste» sur le bassin versant du fleuve fera également l’objet d’un reportage photographique auquel participent des photographes établis tels que Gilbert Hage, Houda Kassatly, Gregory Buchakjian, Talal Khoury, Ieva Saudargaite, Catherine Cataruzza. L’exposition sera accompagnée d’une conférence à Venise au mois de septembre.

Après Venise, l’exposition tournera au Liban afin de mettre en avant la réalité géographique et sensible du territoire national et la responsabilité des architectes, tant par rapport à l’environnement qu’à la société. «Au-delà du visuel, l’architecture joue un rôle dans la chorégraphie de la vie quotidienne», rappelle Paolo Baratta, le président de la Biennale. C’est bien cette chorégraphie et la relation de l’architecture à la société civile que le pavillon du Liban cherche à réhabiliter dans le pays.