14 février, disque rayé

14 février, 21 février, 14 mars, etc, tous ces élans avortés… Plus personne ne manifeste l’envie de retourner place des martyrs à Beyrouth ; l’envie d’utiliser ses pieds. Ils ont fait leur temps… On en a d’ailleurs fait des entorses, des ruptures de ligaments, etc.. La place des martyrs ne ressemble plus à ce grand espace libre. Elle se fait plus petite à force d’élans rebutés et de constructions érigées, pour ne rien laisser respirer, dépasser. L’instinct de vie est endommagé – il y a une différence entre instinct de vie et instinct de survie.

Si la place des martyrs a perdu ses adeptes et son goût – elle fut baptisée place de la liberté – plus d’une décennie après ces grands rassemblements populaires, des initiatives autres voient le jour, politiques, d’une autre façon cependant. Ainsi, l’architecte Hala Younes a proposé une  présence libanaise officielle à la Biennale d’Architecture de Venise, favorablement accueillie par le Ministère de la Culture. The Place that remains, intitulé du pavillon libanais, met l’accent sur la nécessité de préserver les espaces qui restent, les ressources naturelles et notamment l’eau, source nourricière autour de laquelle s’articule la vie. Non seulement la participation nationale à ce prestigieux rendez-vous de l’architecture mondiale est une première pour le pays ; elle est aussi inédite en ce qu’elle ne présente pas des projets d’architecture locaux mais une cartographie du territoire – le long du fleuve de Beyrouth, depuis la Quarantaine jusqu’à la montagne de Falougha – faisant la lumière sur les spots non construits, les plus précieux. Hala Younes ose rêver que cette participation sème une graine ou plusieurs dans le pays quant à la nécessité d’une architecture et d’un urbanisme responsables. Le cinéaste Ziad Doueiri de son côté, n’a pas craint de traiter de l’Insulte, et de nos tabous sur grand écran et devant grand public ; et malgré les différentes intimidations et arrestations, l’Insulte se trouve présenté aux Oscars, une première aussi pour le Liban. « Seuls ceux qui sont assez fous pour penser changer le monde y parviennent », disait Steve Jobs. En mettant le Liban sur la carte du monde et en exprimant leur vision des choses, qui ne concorde pas forcément avec l’état des choses, Ziad Doueiri et Hala Younes posent des gestes éminemment politiques.

Aussi, même si l’on a perdu foi en cette révolution romantique du 14 mars, laquelle ne tarda d’ailleurs pas à être usurpée ; et que la révolution semble se faire maintenant plus à la micro-échelle, cela ne suffit pas à la transformation. On ne peut faire abstraction de l’initiative publique et de politiques publiques. Aussi bien Mireille Maalouf que Lina Ghotmeh, des géantes du théâtre et de l’architecture respectivement – interviewées dans le cadre de notre rubrique Diaspora Culturelle –  sont parties pour pouvoir exercer leur passion, leur métier, leur art. L’art de vivre pleinement ; et non de survivre. « Un pays qui se respecte encourage ses fils ; encourage ses fils, encourage ses fils » poste sur Facebook, un musicien libanais génial, sexagénaire qui n’a rien perdu de sa fougue juvénile. Sa musique, il ne parvient peut être pas à la faire entendre ici comme il aimerait – il joue à l’étranger aussi avec les plus grands. La répétition incantatoire de son message est un cri de douleur et d’ambition aussi.

 

Nous sommes comme des chenilles qui nous démenons sans pouvoir sortir de la larve

Nous sommes comme des chenilles qui nous démenons sans pouvoir sortir de la larve. Musiciens, comédiens, architectes, écrivains, entrepreneurs, etc, bourgeonnent, bourrés de talent… étouffés dans le cocon ; ne parvenant pas à prendre leur envol. A un casting ouvert au public qui a lieu à l’Université Américaine de Beyrouth, la metteuse en scène est déchirée de devoir faire un choix difficile face à tant de talents et de les savoir, pour beaucoup, sans travail… « Le pays devrait les encourager. » Elle parle presque pour elle-même. « Un pays qui se respecte encourage ses fils, encourage ses fils, encourage ses fils » ; le coup de gueule de ce musicien retentit dans mon esprit. Candidats à l’exil ou à la frustration… C’est au choix. Un non choix au fond ; car dans les deux cas, les dés sont pipés. La pièce de Betty Taoutel, Freezer, qui en est à sa quarantième-cinquième représentation, traite de ceci, de nos vies et nos potentiels gelés ;  des enfants qui ne veulent pas rentrer au pays – en dépit de la difficulté de leur situation à l’étranger parfois – car ils ne veulent pas renoncer à leur ambition comme ils ont vu leurs parents le faire.

Gérer c’est survivre ; aimer c’est vivre

Entre temps, on se félicite ici sans cesse d’avoir su gérer telle crise ou telle autre. Mais encore ? Comme si la vie d’une nation se résumait à une succession de crises. Et si l’on mettait notre attention sur nos ressources, l’eau, les forets, sur notre jeunesse, sur nos forces vives ; non pas pour les gérer mais pour les faire grandir, éclore. Ce n’est pas la gestion qui fait les grandes choses. Gérer c’est survivre ; aimer c’est vivre. Ghassan Tuéni disait : « un pays ne trahit pas ceux qui l’aiment. » Le 14 février est la date anniversaire du début d’une révolution libanaise et de la Saint-Valentin, laquelle n’est pas en principe la fête du consumérisme, du marché – ce qu’elle est devenue – mais la fête de l’amour. L’occasion de réfléchir sur notre relation au pays : nous le consommons, nous ne l’aimons pas. C’est différent.

Ce 14 février a quelque chose de différent ; même les beaux souvenirs des différents 14 février, de différentes mobilisations, de différents moments d’amour se sont estompés. C’est un peu comme si nous avions perdu tous nos rêves. Je sais que cette révolution ne reviendra pas. Ses acteurs ne sont plus : Samir, Samir, Gebran, Bassel, etc. Il y a d’autres acteurs, d’autres pièces ; mais a-t-on encore le souffle pour continuer à jouer ?

Mireille Maalouf, le théâtre venu de loin

Son propos est celui des femmes que l’on appelle ‘puissantes’. Même par téléphone, il y a une énergie qui passe, un souffle qui vous prend… Le propre des grands comédiens ? Savoir jouer avec l’énergie ou s’en faire un conduit, pour ceux – humbles – qui disent ‘‘se mettre à disposition de quelque chose de plus grand qu’eux : d’un texte, d’une histoire, d’une transmission…’’. Mireille Maalouf joue avec tout son être, sa vie et le théâtre sont presque confondus ; elle s’y est consacrée, il le lui rend bien. Elle foule les planches des scènes du monde, donne vie à de grands textes et incarne des rôles très divers.

Et même si elle martèle que ‘c’est la vie qui est importante’, elle reconnait aussi combien ‘le théâtre a nourri la sienne, l’a enrichie’. A force de rôles et de continents, le théâtre a ‘rendu son âme très élastique’, comme elle dit. Elle n’a pas peur d’évoquer l’idée d’âme, à une époque où celle-ci n’est pas très à la mode. Cette dame férue de Shakespeare, de son atemporalité, ‘qui trouve qu’avec l’âge elle ressemble de plus en plus à une libanaise’, fait partie de ces comédiennes qui sont justement au-delà des modes, d’une nationalité ou du temps, parce qu’elle est un être, animé, habité ; une femme, avant d’être une comédienne ou une vedette… Le vedettariat n’est pas son moteur, c’est plutôt son instinct qui l’a poussé à quitter le Liban en 1974, en dépit de l’opposition parentale. Elle est partie s’installer en France, par amour du théâtre, et plus particulièrement pour jouer dans la compagnie de Peter Brook, le metteur en scène qui la fascine. En effet, trois ans plus tôt, à Londres, elle avait assisté à une représentation de la pièce, ‘Le Roi Lear’ réalisé par Peter Brook… et décidé qu’elle voulait travailler avec ce metteur en scène. A son arrivée à Paris, le hasard veut que le Théâtre des Bouffes du Nord organise des journées portes ouvertes. C’est à cette occasion que Mireille Maalouf, qui compte déjà six ans de théâtre auprès de Mounir Abou Debs à son actif, prend le courage de s’adresser à Brook. Deux semaines plus tard, celui-ci l’engage dans sa troupe. Ainsi commence l’aventure.

Ibsen, Shakespeare, le Mahabharata, la Conférence des oiseaux ; Paris, Londres, New York, Calcutta, etc. Mireille Maalouf est une jongleuse ; il lui est arrivé de jouer trois pièces à la fois, en français, en anglais et en arabe. De l’acrobatie de haute voltige qui la stimule : ‘‘ceci exige de l’interprète d’être à niveau’’. Le défi, l’apprentissage, l’exploration… L’actrice n’en finit pas de jouer. Elle est restée vingt ans dans la compagnie de Brook, pour rejoindre par la suite celle de sa fille Irina Brook, avec qui elle joue actuellement Peer Gynt d’Ibsen. Mais le Liban ne la quitte pas. Son amour de la langue arabe, notamment classique, et l’exploration de celle-ci dans le théâtre lui font chercher sans cesse de nouveaux moyens de transmettre cette langue, de la rendre accessible au public. Car sa langue maternelle est celle qu’elle affectionne le plus, ‘‘une langue viscérale dans sa sensualité, par opposition au français, une langue qui exige d’aller jusqu’au bout de la pensée’’. Pour la comédienne, l’arabe permet d’‘‘installer l’image dans le silence de l’espace’’. C’est de là, aussi, que vient sa théâtralité.

Bien que l’arabe et l’état d’esprit qu’il véhicule soient ses favoris, elle a choisi de s’installer en France. ‘‘Je vais là ou le travail m’appelle’’ explique-t-elle, ‘‘ j’ai toujours eu la liberté de choix. J’ai toujours fait des choses que j’ai aimées, que j’ai défendues, choisi des personnages qui répondent à une quête de vie.’’

Une liberté de choix et des convictions qu’elle défend par son travail
Elle défend aussi un certain théâtre et n’adhère pas au discours qui veut que l’on serve au public libanais du ‘débilisme, constamment la même sauce’ sous prétexte que c’est ce qu’il veut ou peut appréhender. ‘Tous les publics du monde sont semblables’’, élabore la comédienne. Elle en a fait l’expérience, ‘Il y a des publics plus éduqués dans différents arts, plus aguerris certes. Mais tout est dans la manière de faire passer l’histoire, d’approcher le public. Il s’agit de trouver un style. Le théâtre au Liban doit être populaire – ce qui ne veut pas dire du divertissement – il doit pouvoir faire rire et pleurer, offrir un style simple, raconter des histoires…’. Elle relate à ce propos son expérience libanaise, l’an dernier, avec Julia Domna. Elle jouait une pièce de Shakespeare, en arabe, à l’occasion du 400ème anniversaire du dramaturge britannique dans le cadre du festival Bustan. Avec feu Jalal Khoury et Refaat Torbey, ils tournent avec la pièce dans tout le Liban. L’accueil du public est un cadeau, il apporte la preuve que le théâtre n’est pas réservé à une élite. Au contraire, depuis les Grecs, il est au cœur de la vie de la cité. ‘L’universalité du propos, c’est cela qui touche (…) les histoires…’. ‘S’approcher le plus possible d’une vérité qui puisse toucher le public’, tel est le rôle de l’acteur. Et tel est l’enseignement que Peter Brook a transmis à cette grande comédienne : ‘il m’a appris la recherche, la mise à disposition de l’acteur de tous les moyens pour qu’il progresse pour qu’il s’approche (justement) le plus possible d’une vérité qui puisse toucher le public’. Mais elle rend aussi hommage à Mounir Abou Debs, disparu il y a quelques mois : ‘Il m’a appris la discipline, le travail, l’humilité et tout ce qui nous manque en ce moment au Liban’.

‘L’amour du travail m’a été instillé avec l’Ecole du Théâtre Moderne de Abou Debs, pour avancer dans ce monde tellement difficile qu’est l’art’ continue-t-elle. ‘L’art est un monstre qui nous écrase si on n’est pas honnête, si on ne le sert pas. Je ne sais pas comment on évoque cette idée aux jeunes au Liban qui veulent devenir star d’un coup (…) Mais c’est le processus qui compte pas le résultat. On apprend jusqu’au dernier souffle’.

Apprendre ‘pour rester vivant’’, voilà son ambition. ‘Travailler son corps, sa voix, son imagination, assister aussi à ce que les autres font. Accepter que de nombreuses expériences puissent traverser notre être pour avancer,  il n’y a pas que l’aboutissement qui compte’. Ce n’est pas qu’une leçon de théâtre que donne Mireille Maalouf.

Le 1er mars, dans le cadre du Festival du Bustan, elle participe à une soirée où elle lira, avec Refaat Torbey, des poètes arabes. Et pour le accompagne, de la musique de Bach.

Le Liban appelle de plus en plus Mireille Maalouf, et celle-ci lui répond : elle a envie de transmettre ici, de travailler avec les jeunes.‘J’aimerais jouer plus au Liban, explique-t-elle. Partager des choses avec mes amis ici, pouvoir m’impliquer plus dans une sorte de travail approfondi qui peut intéresser notre pays, développer des ateliers, quelque chose de consistant…’. Entre temps, elle loue le courage de ceux qui continuent à travailler dans la profession (‘c’est formidable’, s’exclame-t-elle), et savoure ‘les rochers et la beauté de la montagne du Liban’ . Car elle y revient, et trouve à se ressourcer de temps à autre en retournant dans son village natal, Kfar Aqab.