Assise au café du Sporting, absorbée par l’écriture, j’entends derrière moi : «vous parlez français ? Anglais ? »  Je me retourne et demande à ce couple qui cherchait à commander à manger s’ils ont besoin d’aide. Ils sont français. C’est la fin de l’année, ils sont venus visiter le Liban pendant quelques jours, ils n’y connaissent personne, juste l’envie de découvrir le pays du Cèdre.  On papote, plutôt longuement… Ma version du pays du Cèdre n’est pas seulement celle de la carte postale, évidemment. Les déchets, l’absence absolue de Sécurité Sociale, l’eau, l’électricité, en double… la corruption en triple. Mais aussi la créativité dingue, l’entrepreneuriat, la chaleur… Et la mer, cette mer qui les fascine eux aussi. Il twitte sur la Méditerranée levantine. Quelques jours plus tard, ils sont repartis, ils m’envoient leurs vœux et m’écrivent qu’ils sont sous le charme de mon pays… Oui, oui, je le connais le charme de mon pays, j’en suis prisonnière : j’y suis revenue et me suis laissée prendre, le charme d’un pays qui ne sait pourtant plus ni désirer ni souhaiter.

« Je vous souhaite de souhaiter, je vous souhaite de désirer. Le bonheur, c’est déjà vouloir». C’est la fin de l’année et les vœux de Brel défilent souvent sur les réseaux sociaux. Certains de ces mots reviennent à ma mémoire illico, une carte reçue il y a quelques années. Aldous Huxley avait raison : « les mots sont plus puissants que les rayons X». Ils se gravent quelque part dans la tête, dans le corps et ils resurgissent illico.  Ceux de Brel mais ceux des brèles aussi.

«Je vous souhaite des rêves à n’en plus finir et l’envie furieuse d’en réaliser quelques uns (…) je vous souhaite de résister à l’enlisement, à l’indifférence et aux vertus négatives de notre époque». Brel et les brèles, qui veulent entendre vos rêvesnon pas pour vous pousser à mieux les écouter vous-même et à tendre vers eux,  plus pour les mettre à sac, les analyser et vous en démettre, un par un, au lieu de vous laisser  entendre leur murmure comme on entend le murmure des feuillages quand le vent vient les faire vibrer,  les inviter à chuchoter. Comment les dire, les rêves, à quelqu’un qui  a renoncé aux siens, sans prendre le risque de les désacraliser ? A celui qui sait tout à l’avance, qui sait comment le monde fonctionne et surtout comment il ne fonctionne pas, qui vous répète qu’ «aujourd’hui ce n’est pas comme avant» et veut vous ramener sans cesse au réel. Mais «je le vois le réel, Madame, tout le temps ! Et c’est pour ça que j ai besoin de rêver, un peu. Pour mieux le supporter, mieux l’embrasser plutôt. Car pour moi il ne s’agit pas de supporter, il s agit d’embrasser… Autrement je ne peux pas vivre ; en mode robot». Sur l’écran de mon téléphone apparaît de temps à autre un message surprenant «I am listening » ou alors «how can I help you ? » il veut que je lui parle. C’est un robot qui m’écoutera et qui me répondra. Je préfère un homme, un humain qui écoute et qui  réponde.

Le charme de mon pays, qui a subjugué ces français, c’est sans doute cet humain pressenti ici et là et qu’ils trouvent peut-être plus difficilement chez eux… Le charme de ces humains : les physiothérapeutes bienveillants dans un grand hôpital au chevet d’un des leurs, un médecin amoindri, la circulation d’affect qu’il n’aurait trouvé nulle part ailleurs, selon lui, qui amène tel médecin libanais établi en France depuis quarante ans à  préparer son retour au bercail. La villageoise quadra qui, s’inquiétant de la guerre en Syrie, retrouve via Facebook son amoureux d’il y a trente ans qui y vit et qui s’en va sans hésiter après trente ans, passer cinq jours en Syrie avec lui et les siens – l’amoureux en question est marié et a quatre enfants – se créant de nouveaux liens. La brésilienne d’origine libanaise rencontrée sur la plage en janvier, un jour ou la mer est déchaînée et spectaculaire ; quelques mots et larmes de whisky échangés et des affinités que l’on se découvre en quelques minutes. Elle aussi veut faire des allers retours entre le Brésil et le Liban ; elle aime un libanais. Le charme de mon pays, et des hommes de mon pays ; le charme des origines sans doute…

Le charme des origines sans doute aussi pour cette diaspora financière qui était au rendez-vous organisé par LIFE et Endeavour, avec le premier Ministre et des entrepreneurs et qui a osé des questions franches, chiffres et raisonnement économique à l’appui, pour mieux concevoir ses rêves et contributions à la terre mère. Visions possibles d’intégration et d’humanité surtout, que dessinent chacune à leur manière, sur le terrain, l’ONG « Akkar Network for Development » fondée par Nadine Saba  et  Zoukak, le collectif de théâtre travaillant avec des communautés marginalisées, qui a reçu le prix de la Culture pour la paix de la Fondation Chirac. Tous ces gens qui projettent et qui continuent.

Si le Liban est un champ de mines – mines de colères, de déceptions, de prétention ou de corruption  sur lesquelles on saute… ou l’on perd une jambe, un membre, un rêve qui fait avancer… il est aussi un champ de pavots qui fait rêver, un champ de rencontres, pour qui sait les voir, les laisser se déployer… Il faut un peu de silence, pour le déploiement, pour le rêve.
« Je vous souhaite de souhaiter, je vous souhaite de désirer (…) de résister à l’enlisement, à l’indifférence».

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