Certaines institutions ont du charme et le conservent. Ce n’est ni l’âge, ni le décor qui compte, c’est l’esprit. Lui n’a pas changé, il est toujours passionné, libre, ouvert, accueillant… Le Blue Note, rue Makhoul, derrière l’Université Américaine, célébrait ses trente ans le 4 décembre dernier avec musiciens, amis et médias. Les musiciens, habitués, étaient en verve; ils jouaient un peu pour eux, entre amis. Le batteur Walid Tawil s’éclate,  Alecco Habib retrouve Alecco’s, Charbel Rouhana s’essaie  à de nouvelles gammes, Issa Ghoraieb a le regard qui brille… Arthur Satyan, Avo Toutunjian, Hani Siblini, Abboud Saddi, Issa Ghoraieb, etc, ils étaient tous là au rendez-vous, jazzmen, batteurs, saxophonistes, pianistes, guitaristes, oudistes… Tout à leur musique et à l’écoute les uns des autres. Soirée de feu : les esprits sont joyeux, la musique est excellente, les convives sont conviviaux, et on picore et on picole, évidemment, au moins un peu.  Parmi cette faune toujours aussi prolixe et émouvante, on fait également la connaissance de nouveaux visages, ou plutôt de nouvelles voix, féminines, montantes, comme celles de Chantal Bitar et de Scarlett Monzer.

Il est vrai que les photos accrochées aux murs attestent d’une autre époque; leur patine et leurs côtés un peu écornés y participent. De grandes pointures du jazz américain comme Chico Freeman, John Hicks, Andrew Hill, Sonny Fortune, Eddy King sont venues jouer ici, dans les années 90 et jusqu’en 2005 environ. Ils sont plus rares les étrangers qui s’y produisent maintenant. Question économique sans doute : le Blue Note ne contient que 65 places, et le pouvoir d’achat des libanais est en berne depuis plusieurs  années déjà. Mais les goûts ont changé aussi – celui pour le jazz a besoin de se cultiver… Les jeunes générations y seraient moins sensibles. Le maître de céans, Khaled Nazha, s’adapte. Il s’est mis au goût du jour, à l’orientale, par exemple, prédominante dans la programmation actuelle du Blue Note. Le lieu fait la part belle notamment à Anas Sabah Fakhri, établi au Liban (fils de Sabah Fakhri, célèbre chanteur de musique traditionnelle alépine, et de Chantal Bitar, chanteuse du tarab contemporain) mais aussi à Aziza, qui réveille tous les déhanchements.

Et puis, la musique libanaise prend clairement son essor. Même s’il est plus difficile de ramener des artistes étrangers, il y a de quoi faire sur la scène locale, et pas qu’en musique orientale ;  certains de nos musiciens s’exportent, aussi. Le batteur Pearl – un label très demandé –  Walid Tawil, un des pionniers du Blue Note, est sollicité ici et là de par le monde, tout comme de plus jeunes artistes. Ceux-ci vont de plus en plus se frotter à des publics, et jouer pour leurs compatriotes établis sous d’autres cieux. La musique réunit.

Ainsi, le Blue Note remplit-il. Au-delà de sa fonction de lieu d’écoute musicale, il remplit sa plus noble mission, celle de découvreur et de promoteur de talents, chanteurs et musiciens, de toutes générations et de tous horizons. Et reste bien sûr lieu de rencontres, voire de retrouvailles. Pour les âmes en quête de plus de connexions, avec son coté intimiste qui n’est pas le fort de l’époque, la survivance d’un tel repaire fait du bien. Les plats du jour à 17000 LL qui y sont inscrits à la craie blanche sur l’ardoise font aussi du bien. Il y a encore un peu de chaleur et une suspension du temps dans les petites boites à musique comme le Blue Note, dans une époque de métal et de consommation massive et rapide.

Car la musique est au-delà du temps.

«Orphée  sait que la musique s’élève quand le langage se tait enfin.» *

 

* Charles Pépin, philosophe

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