«Ecrire est la démarche qui consiste à lancer un appel souvent pathétique à la conversation. Ecrire c’est renoncer à l’orgueilleuse solitude pour entrer dans le monde du contact, ce fantastique monde du nous. Alors celui qui dit n’est pas moins important que celui qui écoute. Le mot ne devient parole que lorsqu’il est capté. Ce soir vers vous je vais, avec tendresse ». Nadia Tueni

Un message pour le Liban me demande-t-on ; libre. C’était il y a quelques années, on m’avait demandé ce texte qui n’a pas été publie alors. A l’occasion de l’exposition de Zena el Khalil à Beit Berouth, dont le thème est la réconciliation et la paix qui cherche à nous re-lier au pays profondément, ce texte me revient à l’esprit et j’ai envie de le partager. Pour retrouver ce lien… peut-être.

Un message pour le Liban me demande-t-on . C’est vague. Les idées ne viennent pas d’emblée : quelle orientation donner à ce papier ? Quel message puis-je bien vouloir porter à cette terre de toutes les complexités, à une géographie disloquée par la folie des hommes ? Je ne sais pas comment on s’adresse à un pays, a fortiori comme celui-ci  ;  à cette entité que des siècles d’histoire n’ont pas permis de cerner encore. Comme si on s’adressait à un amant, à une mère, à un maître ? Qui est le Liban ? Il est peut-être tout ceci à la fois pour moi… Après tout faut- il le savoir ? Je l’aime et je veux bien lui «lancer ce pathétique appel à la conversation »  comme dit la poétesse.

Le Liban pour moi sont des hommes et des femmes que j’ai rencontrés, qui m’ont touchée et marquée plus que partout ailleurs ou presque ; peut-être parce qu’il y avait quelque chose de moi en eux ; certains avec qui j’ai pu nouer « une conversation » ; certains dont j’ai pu suivre la pensée et le cheminement ; d’autres dont j’ai pu constater l’engagement, dont j’ai pu être témoin des rêves et des actions qui ont suivi. Plus simplement encore , d’autres dont j’ai pu être récipiendaire de l’hospitalité et de la générosité . Le Liban est pour moi un sol que j’ai foulé, à vélo, à pieds ; nord, sud, mer, montagne, est, ouest… depuis mon enfance, mais surtout plus récemment, ces dix dernières années. Des barrages que j’ai du traverser. Des à priori que j’ai pu casser. Des histoires qui m’ont inspirées. Des poètes, des écrivains, des penseurs, certains qui ne sont plus de ce monde, que je n’ai connus qu’à travers leur œuvre mais qui résonnaient tellement en moi que j’avais presque le sentiment de les connaitre. D’autres bien réels, en chair et en os, des auteurs, des cinéastes, des médecins, des entrepreneurs, des artistes, des architectes, des femmes ; nombreuses…. Une société civile – qui fait au final plus de social que de civil, à défaut d’un système social – des femmes notamment, engagées au plus près du terrain, au fil des ans. Non pas un an, deux ou cinq ans, comme qui vient en mission humanitaire et s’en va une fois la mission achevée ou les fonds exhumés ; mais de manière plus ample : sur le terrain dans l’humain, dans le réel. Durant la guerre mais aussi après la guerre. Après l’excitation et l’instinct de survie. Au-delà de l’intensité d’un temps. Des femmes, des mères, qui s’inscrivent dans une continuité sereine et solide. Auprès des défavorisés, des enfants malades, des retardés, des vieux, auprès des veuves, des illettrés… de tous ceux que nulle structure étatique ne prend en charge. Des femmes et des hommes qui savent reconnaître aussi les talents, la culture… tout ce qui vous fait grandir, et qui les promeuvent. Initiant festivals, marathons, ONG, associations, etc urbi et orbi. Attentats ou pas, Daech ou pas, touristes ou pas.

Avec tous ces hommes et ces femmes j’ai causé en arabe, en anglais, en français… selon qu’il s’agissait de finances, d‘élucubrations métaphysiques, de colère ou de poésie, etc. Ou ailleurs qu’ici pourrais-je parler toutes ces langues à la fois et d’autres aussi ? En arabe, en anglais et en français, je suis allée avec mes longs cheveux blonds et mon air occidental, avec des journalistes européens à la rencontre des habitants des villages du Sud après la guerre de 2006 (1). Je suis allée dans les camps palestiniens de Ain el Heloue, de Nahr el Bared et de Baalbeck (2) ou les femmes ne me laissaient pas repartir sans un sac immense de galettes, cuisinées avec leurs mains nouées par l’âge et par la vie. Elles étaient le plus souvent voilées et elles m’accueillaient parmi elles sans problème, avec mes mèches à l’air, et elles me parlaient… Autrement voilée, une religieuse catholique (qui s’occupait d’adoption et qui portait sur ses épaules le lourd fardeau de secrets de famille et d’une mécanique installée) m’avait livrée avoir choisi -après de longues années- la voie du cœur, à l’encontre parfois de conventions tacites, pour alléger les souffrances d’autrui. Afin de s’inscrire dans son temps, celui de la liberté d’aimer et de donner, comme elle le souhaitait ; celui de la liberté de penser. Les deux femmes voilées avaient ainsi choisi leur camp, chacune à sa façon, celui de lever le voile. «La liberté, c’est l’initiative » dit la psychanalyste Julia Kristeva.

J’ai aimé ces femmes, j’ai aimé ces gens, à Baalbeck ou à Bent Jbeil, à Ehden, à Bourj Hammoud, à Maasser el Chouf… J’ai compris par leur accueil et par l’aisance de notre contact, en les regardant un peu vivre et en partageant quelques moments avec eux que le Liban au ras de la campagne, au ras de la vie, n’était pas fait de dissensions, ni de conflits , ni de venin, ni de religion. Ces gens là, ce terrain là… m’ont donnée espoir, même si un accueil plutôt hostile dans le souk des bijoutiers à Tripoli -lequel est pourtant a priori destiné à la gent féminine- a pu me laisser pensive. C’était en 2007, en 2008. Maintenant, je ne sais pas, je ne sais plus… Mais j’essaie de me souvenir de ceci quand le doute vient semer sa graine d’angoisse et de fantasmes. Oui, c’est bien sur le terrain, dans mon corps, que j’ai éprouvé ce Liban-là… non pas de façon studieuse ou intellectuelle. Non, vraiment dans l’expérience, au plus près des mines, des champs de pavot et des camps de la détresse, auprès de ruines vieilles de mille ans et d’une montagne âpre ou verte et sage d’autant. Au plus près d’un fervent concert de Majida el Roumi dans un palais des émirs comble, au lendemain d’un attentat meurtrier annonciateur de milles peurs, de mille rancœurs… Au plus près de tout cela, il y avait encore de la vie et de l’amitié.

 

 

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