Plein feu de Zena el Khalil sur notre mémoire

Des éclats de noir, de gris, d’écaille, de blanc, dans tous les sens. On dirait des peaux de crocodile, de l’écaille de serpent ; peau de cendre. C’est la keffieh qui est utilisée comme support, pour son motif esthétique, quasi méditatif, et pour ce  qu’elle symbolise sur le plan humain et universel.  Des toiles géantes ; on dirait des mandalas autres, venus d’ailleurs. Du fonds de la mémoire de Zena, du fonds d’une mémoire ancestrale ; d’intérieurs qui explosent dans tous les sens du terme. Des feux transmuant. C’est avec  cet élément, le feu,  qu’elle travaille d’ailleurs puisque ses encres, spécifiques à chaque site proviennent des cendres de ce qu’elle a trouvé sur place et brulé. Le thème de cette exposition commissionnée par la Fondation Merz et par Liban Art, qui investit pendant quarante jours Beit Beyrouth, Musée de la Mémoire,  est la guérison, la réconciliation et la transmutation; le feu étant l’agent de transformation par excellence.

L’artiste qui a vécu de par le monde : Lagos, New York, Londres, etc est habitée par l’histoire de cette terre, la notre, et au-delà par le lien qui nous lie les uns aux autres, qu’elle cherche à apurer par son art. Par une énergie que l’on pourrait qualifier de mystique dont elle se dit le simple agent.  Le processus à l’ origine des œuvres exposées en atteste.  Zena El Khalil,  qu’un long cheminement a mené plus d’une fois en Inde et qui s’est penchée sur les énergies, le reiki, le yoga du son, la méditation  en a infusé son travail. Elle a choisi de débarrasser certains lieux de notre histoire et de la sienne de l’énergie négative qui les charge, offrant ainsi une nouvelle plateforme de rencontre pour la paix et la réconciliation. Il faut noter que la Municipalité de Beyrouth a accepté d’offrir l’espace officiellement pas ouvert, à l’artiste qui y voyait le lieu d’accueil le mieux adapté pour son travail.

Zena el Khalil a travaillé sur des lieux symboliques, abandonnés pour la plupart ou stagnants, comme la prison de Khiam, Souk el Gharb, l’ancienne ambassade des Etats-Unis à Ain el Mreisseh,le Grand Hotel de Sofar, etc. Apres une cérémonie de guérison qu’elle conduit seule sur le lieu, incluant méditation, incinération, tournoiements à la derviches, elle donne sur place les coups de pinceaux avec la peinture faite des cendres du lieu-même. L’œuvre est produite sur place. Elle retourne sur les lieux plus d’une fois si nécessaire pour achever le processus: elle se rendra ainsi à Khiam un nombre incalculable de fois. Elle engage ce travail en 2013, commençant par les maisons familiales de son père à Hasbaya dans le Sud et de sa mère à Aley, toutes deux abandonnées, grevées par un passé de guerre, d’expulsions et d’exactions et continue son périple dans les lieux de mémoire collective. Et si la keffieh palestinienne est un des matériaux de prédilection c’est aussi pour rappeler la nécessité d’adresser les causes et  de revenir à l’essentiel ; l’état actuel du Moyen Orient remontant au conflit israélo-palestinien que  l’on a oublié en cours d’évènements,  signale l’artiste.

Sans être activiste ou quelque «iste» qui soit comme elle le dit, Zena el Khalil est engagée dans son temps et dans son lieu – « Je crée mon propre vocabulaire avec les matériaux, avec ce qui m’entoure. J’essaie d’être vraie; vraie à ce que je suis et  à ou je suis ; ce qui veut dire dessiner à partir de mon propre environnement ». L’artiste qui travaille depuis une vingtaine d’années rappelle dans ce sens aussi que l’art contemporain au Liban et dans le monde arabe est encore relativement très jeune – une cinquantaine d’années – et qu’il appartient aux artistes de la région d’inventer leur propre langage, ce qu’elle fait.  Si elle est intéressée «bien évidemment»  par cette partie du monde; elle est à ce stade plus interpellée par l’universel que par l’identité ; «par les cycles de vie; ce quelque chose qui continue à se transformer ; le cycle continu de la vie et de l’énergie».

C’est  dans cette perspective qu’elle a aussi composé dans des lieux d’énergie positive pour guérir les lieux blessés comme les nôtres : sur le plus haut temple de Shiva au monde, à Tungerath en Inde ; sur les bords du Gange utilisant l’eau du fleuve pour faire son encre, dans l’ashram de Maharichi Mahesh à  Rishikesh ou les Beatles avaient séjourné en 1968. Les thématiques abordées par l’artiste ont évolué, en parallèle de son propre cheminement et de ses pérégrinations : les œuvres de la  première décennie adressaient directement la guerre et la société consumériste capitaliste, la première étant un  produit de la deuxième selon l’artiste, qui utilisait d’ailleurs la aussi un  matériau qui représentait le message lui-même, à savoir le plastic et le pétrole.  Zena el Khalil passe maintenant de la dénonciation à la proposition : «j’ai passé dix ans à dire voila ce qui se passe ; maintenant, c’est  plus comment  on avance ?  Nous sommes informés ; comment on avance ? J’ai moi-même évolué de la carte individuelle à la carte collective. » 

Dans ce même esprit d’embrasser le tout, l’artiste guérisseuse a choisi d’engager le public dans l’expérience s’il le souhaite ; il ne sera pas que spectateur. Durant les quarante jours de l’exposition, une station de peinture de mantras permanente, des ateliers de yoga, de reiki, de méditation du son, etc ainsi que trois soirées poésie autour du thème de la paix et de la réconciliation. La station de peinture de mantras est le prolongement d’un projet d’envergure globale que Zena a monte : les mantras s’articulent autour de mawadda (tendresse), ghefran (pardon), rahma (miséricorde), salam (paix). L’artiste fera au public tous les jours à 17h,  la grâce de sa musique et de rituels de purifications/guérison. Tout un chacun est invité à participer. Son travail avec le son s’insèrera aussi dans une installation dédiée aux 17 000 disparus déclarés : 17 000 lignes vertes, une pour chaque personne qui remplira le deuxième étage de cette bâtisse situe précisément sur l’ancienne ligne verte, ainsi dénommée parce qu’envahie par les herbes folles du temps ou elle scindait la ville en deux. Un morceau de musique de sa propre composition, fait de sons rapportés des différents lieux de travail, reliera l’expérience de cette exposition.

L’art peut clairement être un outil de transformation, de paix et de réconciliation, avec soi et avec le monde, comme le dit Zena el Khalil dans l’un de ses Ted Talk  – elle fait partie du club très exclusif  des 400 Ted Fellows, triés sur le volet à travers le monde. C’est pourquoi elle fait les ateliers pour que le public, non seulement voie mais aussi participe, ressente… Par l’expérience de l’émotion, de la beauté, «par les processus créatifs, les résidus d’énergie négative sont transformés en lumière et en amour» dit l’artiste ouverte à ceux-ci.

Le feu sacré de Zena el Khalil dans le Musée de la Mémoire

Des éclats de noir, de gris, d’écaille, de blanc, dans tous les sens. On dirait des peaux de crocodile, de l’écaille de serpent ; peau de cendre. C’est la keffieh qui est utilisée comme support, pour son motif esthétique, quasi méditatif, et pour ce  qu’elle symbolise sur le plan humain et universel.  Des toiles géantes ; on dirait des mandalas autres, venus d’ailleurs. Du fonds de la mémoire de Zena, du fonds d’une mémoire ancestrale ; d’intérieurs qui explosent dans tous les sens du terme. Des feux transmuant. C’est avec  cet élément, le feu,  qu’elle travaille d’ailleurs puisque ses encres, spécifiques à chaque site proviennent des cendres de ce qu’elle a trouvé sur place et brulé. Le thème de cette exposition commissionnée par la Fondation Merz et par Liban Art, qui investit pendant quarante jours Beit Beyrouth, Musée de la Mémoire,  est la guérison, la réconciliation et la transmutation; le feu étant l’agent de transformation par excellence.

L’artiste qui a vécu de par le monde : Lagos, New York, Londres, etc est habitée par l’histoire de cette terre, la notre, et au-delà par le lien qui nous lie les uns aux autres, qu’elle cherche à apurer par son art. Par une énergie que l’on pourrait qualifier de mystique dont elle se dit le simple agent.  Le processus à l’ origine des œuvres exposées en atteste.  Zena El Khalil,  qu’un long cheminement a mené plus d’une fois en Inde et qui s’est penchée sur les énergies, le reiki, le yoga du son, la méditation  en a infusé son travail. Elle a choisi de débarrasser certains lieux de notre histoire et de la sienne de l’énergie négative qui les charge, offrant ainsi une nouvelle plateforme de rencontre pour la paix et la réconciliation. Il faut noter que la Municipalité de Beyrouth a accepté d’offrir l’espace officiellement pas ouvert, à l’artiste qui y voyait le lieu d’accueil le mieux adapté pour son travail.

Zena el Khalil a travaillé sur des lieux symboliques, abandonnés pour la plupart ou stagnants, comme la prison de Khiam, Souk el Gharb, l’ancienne ambassade des Etats-Unis à Ain el Mreisseh,le Grand Hotel de Sofar, etc. Apres une cérémonie de guérison qu’elle conduit seule sur le lieu, incluant méditation, incinération, tournoiements à la derviches, elle donne sur place les coups de pinceaux avec la peinture faite des cendres du lieu-même. L’œuvre est produite sur place. Elle retourne sur les lieux plus d’une fois si nécessaire pour achever le processus: elle se rendra ainsi à Khiam un nombre incalculable de fois. Elle engage ce travail en 2013, commençant par les maisons familiales de son père à Hasbaya dans le Sud et de sa mère à Aley, toutes deux abandonnées, grevées par un passé de guerre, d’expulsions et d’exactions et continue son périple dans les lieux de mémoire collective. Et si la keffieh palestinienne est un des matériaux de prédilection c’est aussi pour rappeler la nécessité d’adresser les causes et  de revenir à l’essentiel ; l’état actuel du Moyen Orient remontant au conflit israélo-palestinien que  l’on a oublié en cours d’évènements,  signale l’artiste.

Sans être activiste ou quelque «iste» qui soit comme elle le dit, Zena el Khalil est engagée dans son temps et dans son lieu – « Je crée mon propre vocabulaire avec les matériaux, avec ce qui m’entoure. J’essaie d’être vraie; vraie à ce que je suis et  à ou je suis ; ce qui veut dire dessiner à partir de mon propre environnement ». L’artiste qui travaille depuis une vingtaine d’années rappelle dans ce sens aussi que l’art contemporain au Liban et dans le monde arabe est encore relativement très jeune – une cinquantaine d’années – et qu’il appartient aux artistes de la région d’inventer leur propre langage, ce qu’elle fait.  Si elle est intéressée «bien évidemment»  par cette partie du monde; elle est à ce stade plus interpellée par l’universel que par l’identité ; «par les cycles de vie; ce quelque chose qui continue à se transformer ; le cycle continu de la vie et de l’énergie».

C’est  dans cette perspective qu’elle a aussi composé dans des lieux d’énergie positive pour guérir les lieux blessés comme les nôtres : sur le plus haut temple de Shiva au monde, à Tungerath en Inde ; sur les bords du Gange utilisant l’eau du fleuve pour faire son encre, dans l’ashram de Maharichi Mahesh à  Rishikesh ou les Beatles avaient séjourné en 1968. Les thématiques abordées par l’artiste ont évolué, en parallèle de son propre cheminement et de ses pérégrinations : les œuvres de la  première décennie adressaient directement la guerre et la société consumériste capitaliste, la première étant un  produit de la deuxième selon l’artiste, qui utilisait d’ailleurs la aussi un  matériau qui représentait le message lui-même, à savoir le plastic et le pétrole.  Zena el Khalil passe maintenant de la dénonciation à la proposition : «j’ai passé dix ans à dire voila ce qui se passe ; maintenant, c’est  plus comment  on avance ?  Nous sommes informés ; comment on avance ? J’ai moi-même évolué de la carte individuelle à la carte collective. » 

Dans ce même esprit d’embrasser le tout, l’artiste guérisseuse a choisi d’engager le public dans l’expérience s’il le souhaite ; il ne sera pas que spectateur. Durant les quarante jours de l’exposition, une station de peinture de mantras permanente, des ateliers de yoga, de reiki, de méditation du son, etc ainsi que trois soirées poésie autour du thème de la paix et de la réconciliation. La station de peinture de mantras est le prolongement d’un projet d’envergure globale que Zena a monte : les mantras s’articulent autour de mawadda (tendresse), ghefran (pardon), rahma (miséricorde), salam (paix). L’artiste fera au public tous les jours à 17h,  la grâce de sa musique et de rituels de purifications/guérison. Tout un chacun est invité à participer. Son travail avec le son s’insèrera aussi dans une installation dédiée aux 17 000 disparus déclarés : 17 000 lignes vertes, une pour chaque personne qui remplira le deuxième étage de cette bâtisse situe précisément sur l’ancienne ligne verte, ainsi dénommée parce qu’envahie par les herbes folles du temps ou elle scindait la ville en deux. Un morceau de musique de sa propre composition, fait de sons rapportés des différents lieux de travail, reliera l’expérience de cette exposition.

L’art peut clairement être un outil de transformation, de paix et de réconciliation, avec soi et avec le monde, comme le dit Zena el Khalil dans l’un de ses Ted Talk  – elle fait partie du club très exclusif  des 400 Ted Fellows, triés sur le volet à travers le monde. C’est pourquoi elle fait les ateliers pour que le public, non seulement voie mais aussi participe, ressente… Par l’expérience de l’émotion, de la beauté, «par les processus créatifs, les résidus d’énergie négative sont transformés en lumière et en amour» dit l’artiste ouverte à ceux-ci.

Conversation du Soir Beyrouthine

 «Ecrire est la démarche qui consiste à lancer un appel souvent pathétique à la conversation. Ecrire c’est renoncer à l’orgueilleuse solitude pour entrer dans le monde du contact, ce fantastique monde du nous. Alors celui qui dit n’est pas moins important que celui qui écoute. Le mot ne devient parole que lorsqu’il est capté. Ce soir vers vous je vais, avec tendresse ». Nadia Tueni

Un message pour le Liban me demande-t-on ; libre. C’était il y a quelques années, on m’avait demandé ce texte qui n’a pas été publie alors. A l’occasion de l’exposition de Zena el Khalil à Beit Berouth, dont le thème est la réconciliation et la paix qui cherche à nous re-lier au pays profondément, ce texte me revient à l’esprit et j’ai envie de le partager. Pour retrouver ce lien… peut-être.

Un message pour le Liban me demande-t-on . C’est vague. Les idées ne viennent pas d’emblée : quelle orientation donner à ce papier ? Quel message puis-je bien vouloir porter à cette terre de toutes les complexités, à une géographie disloquée par la folie des hommes ? Je ne sais pas comment on s’adresse à un pays, a fortiori comme celui-ci  ;  à cette entité que des siècles d’histoire n’ont pas permis de cerner encore. Comme si on s’adressait à un amant, à une mère, à un maître ? Qui est le Liban ? Il est peut-être tout ceci à la fois pour moi… Après tout faut- il le savoir ? Je l’aime et je veux bien lui «lancer ce pathétique appel à la conversation »  comme dit la poétesse.

Le Liban pour moi sont des hommes et des femmes que j’ai rencontrés, qui m’ont touchée et marquée plus que partout ailleurs ou presque ; peut-être parce qu’il y avait quelque chose de moi en eux ; certains avec qui j’ai pu nouer « une conversation » ; certains dont j’ai pu suivre la pensée et le cheminement ; d’autres dont j’ai pu constater l’engagement, dont j’ai pu être témoin des rêves et des actions qui ont suivi. Plus simplement encore , d’autres dont j’ai pu être récipiendaire de l’hospitalité et de la générosité . Le Liban est pour moi un sol que j’ai foulé, à vélo, à pieds ; nord, sud, mer, montagne, est, ouest… depuis mon enfance, mais surtout plus récemment, ces dix dernières années. Des barrages que j’ai du traverser. Des à priori que j’ai pu casser. Des histoires qui m’ont inspirées. Des poètes, des écrivains, des penseurs, certains qui ne sont plus de ce monde, que je n’ai connus qu’à travers leur œuvre mais qui résonnaient tellement en moi que j’avais presque le sentiment de les connaitre. D’autres bien réels, en chair et en os, des auteurs, des cinéastes, des médecins, des entrepreneurs, des artistes, des architectes, des femmes ; nombreuses…. Une société civile – qui fait au final plus de social que de civil, à défaut d’un système social – des femmes notamment, engagées au plus près du terrain, au fil des ans. Non pas un an, deux ou cinq ans, comme qui vient en mission humanitaire et s’en va une fois la mission achevée ou les fonds exhumés ; mais de manière plus ample : sur le terrain dans l’humain, dans le réel. Durant la guerre mais aussi après la guerre. Après l’excitation et l’instinct de survie. Au-delà de l’intensité d’un temps. Des femmes, des mères, qui s’inscrivent dans une continuité sereine et solide. Auprès des défavorisés, des enfants malades, des retardés, des vieux, auprès des veuves, des illettrés… de tous ceux que nulle structure étatique ne prend en charge. Des femmes et des hommes qui savent reconnaître aussi les talents, la culture… tout ce qui vous fait grandir, et qui les promeuvent. Initiant festivals, marathons, ONG, associations, etc urbi et orbi. Attentats ou pas, Daech ou pas, touristes ou pas.

Avec tous ces hommes et ces femmes j’ai causé en arabe, en anglais, en français… selon qu’il s’agissait de finances, d‘élucubrations métaphysiques, de colère ou de poésie, etc. Ou ailleurs qu’ici pourrais-je parler toutes ces langues à la fois et d’autres aussi ? En arabe, en anglais et en français, je suis allée avec mes longs cheveux blonds et mon air occidental, avec des journalistes européens à la rencontre des habitants des villages du Sud après la guerre de 2006 (1). Je suis allée dans les camps palestiniens de Ain el Heloue, de Nahr el Bared et de Baalbeck (2) ou les femmes ne me laissaient pas repartir sans un sac immense de galettes, cuisinées avec leurs mains nouées par l’âge et par la vie. Elles étaient le plus souvent voilées et elles m’accueillaient parmi elles sans problème, avec mes mèches à l’air, et elles me parlaient… Autrement voilée, une religieuse catholique (qui s’occupait d’adoption et qui portait sur ses épaules le lourd fardeau de secrets de famille et d’une mécanique installée) m’avait livrée avoir choisi -après de longues années- la voie du cœur, à l’encontre parfois de conventions tacites, pour alléger les souffrances d’autrui. Afin de s’inscrire dans son temps, celui de la liberté d’aimer et de donner, comme elle le souhaitait ; celui de la liberté de penser. Les deux femmes voilées avaient ainsi choisi leur camp, chacune à sa façon, celui de lever le voile. «La liberté, c’est l’initiative » dit la psychanalyste Julia Kristeva.

J’ai aimé ces femmes, j’ai aimé ces gens, à Baalbeck ou à Bent Jbeil, à Ehden, à Bourj Hammoud, à Maasser el Chouf… J’ai compris par leur accueil et par l’aisance de notre contact, en les regardant un peu vivre et en partageant quelques moments avec eux que le Liban au ras de la campagne, au ras de la vie, n’était pas fait de dissensions, ni de conflits , ni de venin, ni de religion. Ces gens là, ce terrain là… m’ont donnée espoir, même si un accueil plutôt hostile dans le souk des bijoutiers à Tripoli -lequel est pourtant a priori destiné à la gent féminine- a pu me laisser pensive. C’était en 2007, en 2008. Maintenant, je ne sais pas, je ne sais plus… Mais j’essaie de me souvenir de ceci quand le doute vient semer sa graine d’angoisse et de fantasmes. Oui, c’est bien sur le terrain, dans mon corps, que j’ai éprouvé ce Liban-là… non pas de façon studieuse ou intellectuelle. Non, vraiment dans l’expérience, au plus près des mines, des champs de pavot et des camps de la détresse, auprès de ruines vieilles de mille ans et d’une montagne âpre ou verte et sage d’autant. Au plus près d’un fervent concert de Majida el Roumi dans un palais des émirs comble, au lendemain d’un attentat meurtrier annonciateur de milles peurs, de mille rancœurs… Au plus près de tout cela, il y avait encore de la vie et de l’amitié.

 

 

Sans démarcation

Une envie de partager ce texte écrit et lu a l’occasion d’une soirée poétique dans le cadre de l’exposition de Zena el Khalil a Beit Beyrouth ou la Maison Jaune,  Musée de la Mémoire, autour du thème de la Réconciliation, de la paix , de la guerre et de la mémoire.

Sur la ligne de démarcation, habite un homme que tu aimes

Il t’a pris dans ses bras puis il t’a jetée dehors

Il aimait tes cheveux fins, couleur or

Toi tu aimais sa poitrine enveloppante

Quand tu as voulu le voir plus souvent, il a pensé que tu voulais le contrôler

Quand il t’a invité tel jour et pas tel autre, tu as pensé qu’il te manipulait, qu’il mentait

Lui a monté le ton, toi tu es partie

 

Tu rêvais de faire un enfant avec lui

Tu l’imaginais brillant, replet

Tu n’as rien dit tu es partie

 

Vous avez fait un malentendu tout gros, tout noir, tout sanguinolent

Exactement comme le Liban

 

Toi, je ne pense pas qu’au fond tu veuilles me faire porter le voile

Et moi je ne cherche pas à te voir communier le dimanche

J’ai pense que tu voulais me contrôler, tu as pensé que je voulais te priver

Et on n’a plus rien fait de ce qu’on voulait

On s’est retrouvé à plusieurs reprises le 14 février, le jour de la Saint Valentin,

On s’est aimé, on s’est promis

Et on a vite dévié

 

Tu as écouté le chant des sirènes

Pas celui de tes fameuses tripes

Pourtant on est du pays ou l’on mange les tripes

C’est pour ca qu’on y revient

On n’a pas trouvé le langage des tripes ailleurs

On a confondu tripe et étripe

Tripper n’est pas s’étriper

 

D’avoir trop mangé, notre estomac s’est brouillé

 

Et si tu me parlais, et si tu lâchais

Et si je lâchais

Mes cheveux sont encore en or

Ta poitrine est encore vaste

Que mets-tu dedans à part rancœur ou fantasmes et non dits ?

Des kilos de non dits qui provoquent ton reflux, ton apnée du sommeil ?

Des kilos de non dits qui vont dans le musée de l’écriture ou de la mémoire ; le musée de la guerre

 

Je n’aime pas les musées ; ils figent tout

Un musée n’en est un que s’il est visité

Revisite le musée de cette mémoire que tu as figé

Pour ne pas me rencontrer encore et encore

 

Mais on est tous deux atteints ;  la «libanite»

Alors viens

Prends-moi dans ton cœur

Dansons sur la ligne de démarcation

 

Tu sais même pendant la guerre, elle était envahie de plantes sauvages, d’herbes folles.

 

On ne peut pas faire l’un sans l’autre, de chaque coté de la ligne

La ligne est triste

 

Tu as émigré, tu as continué à m’éviter … et à  parler de moi

Tu peux juste dire pardon, désolé si je t’ai blessé

Si tu le sens, si c’est vrai

Moi aussi, j’ai envie de te dire pardon,

Tu peux entendre ?

Il suffit de très peu tu sais

Ne me raconte pas à chaque fois tout ce qui ne va pas ou plutôt ce qui n’allait pas

Ton livre et mon livre c’est l’espérance non ?

On est tous les deux du parti du livre, non ?

Alors li-aisons