Les cris de révolte sont souvent des chants d’amour

Ziad Doueiri crie dans son dernier film, l’Insulte. Il est arrêté net quand il crie. Le Liban fait son cinéma, après tant de temps de silence. On ne pouvait pas ne pas le faire ce cinéma. Certains tentent de le réduire au silence pour maintenir le statu quo pervers, empêtré dans le passé, chaotique. Prétendu refus de stabilité ; rester sur le fil du rasoir, plus excitant, plus facile. La guerre en permanence pour se sentir en vie. Maintien paradoxal d’une autre stabilité, ou plutôt stagnation, celle de la guerre continue, sous des formes diverses, en opposition même avec le mouvement de la vie.

Un internaute commente qu’il est resté silencieux à la fin de l’Insulte tant il fut touché, mais il poursuit que c’est bien pour cela qu’il a choisi la posture de touriste dans le pays, tel l’avocat dans le film ; pour mieux encaisser les chocs à subir, pour ne pas se laisser toucher. En dépit des chocs, je ne voudrais pas être touriste dans mon pays ; je ne voudrais pas être touriste dans ma vie, ou dans ce monde. Un touriste est condamné à errer; à goûter sans savourer, à jouir sans aimer ; un homme engagé un peu moins, peut-être. Dans la mesure où l’on n’est pas un touriste, on est en droit de crier. Crier est-il systématiquement une passion triste ? Il y a une différence entre le silence imposé parce qu’il est convenu, au pays de toutes les convenances, même celles qui tuent ; et celui que l’on a choisi… pour quelque obscure raison. Il y a silence et silence – on a envie de parler à celui qui a envie d’entendre.  Il y a colère et colère. Il y a du feu dans les colères de Doueiri et de la noblesse ; avoir le courage de ses enthousiasmes, de ses goûts et dégoûts est sans doute une marque de liberté prodigieuse.

On est présenté officiellement par le gouvernement à Venise, et on est arrêté par ce même gouvernement chez soi. On est acclamé à la Mostra, on est nié chez soi, sous des prétextes clairement fallacieux. Par l’ordre ancien qui n’en finit pas de mourir et qui se dit moderne. Même si on fait son cinéma ailleurs, c’est au premier concerné qu’il s’adresse. Lorsqu’il ne tombe pas dans l’oreille d’un sourd, lorsqu’il tombe dans les yeux de celui à qui il s’adresse, l’auteur se réconcilie avec l’autre et avec lui-même. C’est ce qui s’est passé avec Ziad Doueiri lors de la première à Beyrouth. C’est aussi ce que disait Wajdi Mouawad, profondément ému, il y a quelques années au théâtre Monnot à l’issue de la représentation de Seuls. Mouawad était fâché avec le Liban depuis longtemps.

Cette même semaine est une semaine sous le signe de la réconciliation, de l’expression sous toutes ses formes : Ziad Doueiri au cinéma, Zena el Khalil à Beyt Beyrouth, Ourouba au Beirut Art Fair. Et la Fondation Liban Cinéma présente durant la Nuit des Mabrouk des courts métrages produits dans le cadre de Factory Lebanon, un travail à deux, une conversation entre jeunes cinéastes d’ici et de là. Les enfants de la guerre se réveillent, se rebellent. Ils ne veulent plus de guerre, mais pas au prix de l’omerta. Ils disent leurs aspirations, ils disent leur cheminement, ils disent leur douleur. Ils n’en ont pas honte. Si leurs aînés se sont soumis ou résignés, eux dansent avec la vie… et ses ombres. Ils tentent du moins et ils n’enterrent pas la mémoire d’un revers de la main. Ils ne jettent pas le bébé et l’eau du bain ; ils explorent d’autres formes de scénarios.

Ce bouillonnement créatif qui surgit comme jamais, porte-t-il une annonce en lui ? Pourra-t-il charrier sur son chemin les forces du doute, de l’enlisement et de tous les prophètes du cynisme ? S’il n’a pas vocation à changer l’ordre social ou politique, comme le dit Ziad Doueiri, il est en tous cas éminemment porteur de vie. Si ce n’était que ça, ce serait déjà bien. Si les blessures pouvaient rendre plus humain, plutôt qu’empierré, ce serait déjà ça. Si le cinéma de Ziad Doueiri pouvait montrer que nous partageons tous une même humanité, ce serait déjà ça. Et que l’impact soit plus fort que sur cet internaute en colère, ouvert à se laisser toucher seulement cinq minutes, ce serait déjà ca. Peut-être pour cela faudrait-il voir et revoir ce film x fois.  Les grandes empreintes, les grandes rencontres requièrent plus d’une fois ; le champ des possibles aussi. «Tout le monde savait que c’était impossible. Il est venu un imbécile qui ne le savait pas et qui l’a fait», dixit Marcel Pagnol, repris par Franz-Olivier Giesbert à propos de la reforme de l’éducation nationale en France. Oui, la réforme est possible. Ne pas prendre le mot imbécile au pied de la lettre. «Il est venu un courageux, un juste, un  cinéaste, un poète, etc qui ne le savait pas et qui l’a fait.»

Article publie dans l’Agenda Culturel, ma rubrique Bloggeur

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