Ça a quelque chose de laid l’inachevé. Un immeuble géant se dresse en face de chez moi, tout en béton sans peinture avec les échafaudages.

Ciment et ferraille, de mauvais gout, obstruant la vue. Il parait que ça dure depuis des années, des décennies.  Une construction que l’on a abandonnée en plein route ; parce qu’on ne sait pas quoi en faire, parce que les propriétaires sont en conflit ; et/ou qu’ils n’en ont plus les moyens. Et puis on laisse tomber et on va ailleurs ; le grand édifice qui a de la gueule, qui aurait pu héberger mille histoires de vie se trouve vide. Une coquille; vide, en état de friche. La nostalgie de ce qui aurait pu être : terrifiante.

Pire que la nostalgie de ce qui a été. C’est bien cela notre drame ici, la nostalgie de ce qui aurait pu être. Des initiatives commencées avortées; coupées court ; des révolutions qui n’ont pas fait tout leur tour;  des bâtisses inhabitées, comme nos êtres.

Il y a quelque chose de laid dans l’inachevé ; comme un médecin qui une fois l’opération terminée oublie de bien suturer; ou qui oublie la gaze au-dedans. Et c’est l’infection. Nous aussi, nous laissons les blessures béantes et nous en allons. Pensant que l’oubli ou la diversion  pansera.  Mais le diable se loge dans les détails. L’élégance aussi.

On est inélégant et on s’en vante. On laisse l’immeuble débraillé, l’histoire en plan, les rues à moitie refaites, une partie asphaltée, l’autre pas ; l’une plus haute que l’autre, au risque d’un accident ; on s’en fout. Une station électrique,  une décision exécutive, une loi étudiée, une étude payées une fortune, abandonnées en chemin ou rangés dans les tiroirs du Parlement ou d’un fonctionnaire de la Banque du Liban. Et on passe à autre chose. On laisse tout dans les tiroirs.  Inachevé.

On manque de souffle. A la première difficulté, on ressort l’argument du passé : on a déjà essayé, ça n’a pas marché, ça ne changera jamais. Exutoire facile et usage de grands mots pour ne pas s’atteler à la tache.  Ou alors on achève, en le démolissant, le passé d’un coup de main ou  de mots,  comme on le fait d’un coup de mortier  avec ces anciennes demeures beyrouthines, sans même se pencher avant de les renvoyer a  terre, sur leur beauté, sur leur âme, sur leur capacité d’accueil et surtout sur la possibilité de les retrouver, de les métamorphoser. Exit la conversation avec les ombres… On a peur des ombres. Plus difficiles, plus longues à appréhender.

Résultat des courses : le Musée de la Mémoire ou Beit Beyrouth reste fermé au public alors que les travaux sont finis depuis plus d’un an. Parce qu’on ne sait pas comment gérer notre mémoire ; parce qu’on l’évite. L’artiste Zena el Khalil obtiendra cependant l’autorisation généreuse,  de la Municipalité de Beyrouth, d’y faire une exposition en septembre, autour du thème de la Paix et de la Réconciliation.

Il fallait un lieu symbolique pour une telle thématique ; l’exposition engagera le public s’il le souhaite dans ce processus de création et de transformation des énergies. Des expériences diverses sont prévues. Ce n’est pas parce qu’on n’a dit mot et qu’on a fait semblant d’avancer que la réconciliation est acquise. Elle fait appel à un processus, à  un minimum de rituels, etc.  Ce n’est pas parce qu’on a pris le permis de construction que l’immeuble est terminé ; et qu’on peut le vendre et souvent le laisser en plan… C’est bien là que le travail commence.

On célèbre souvent un peu vite et en grande pompe le lancement de telle ou telle initiative, oubliant l’engagement et le travail qu’elle suppose pour porter des fruits. Le bureau du premier ministre convie un public venu nombreux au Sérail pour l’annonce du lancement de la plateforme digitale DiasporaId – non opérationnelle encore –  initiée par la société Netways,  et qui a pour but de recréer des liens entre les libanais de la diaspora et le pays.  On applaudit à l’ingéniosité de l’idée. Les médias sont tous au rendez-vous. On veut croire à une autre sorte de révolution : digitale, globale, etc qui réunira tout le monde en amour; mais l’ombre du passé plane comme une épée de Damoclès.  On craint l’inachevé.

On n’entame plus parce qu’on a peur de l’inachevé ; parce qu’à force, il laisse un reflux amer : la frustration de ne pouvoir aller jusqu’au bout; un sentiment d’impuissance… Tout le contraire de la légèreté à laquelle on croyait parvenir en fuyant, précisément dans l’inachevé. On est une société qui craint l’épaisseur, on s’est mis au régime ; on a peur du poids des mots, le poids des actes, le poids des choses. Alors les mots ne comptent pas, les actes n’existent pas ; les hommes encore moins. Les deux risquent de peser. Qu’est ce qui compte ? Pour être achevé ?

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