Meprise

Je ne savais pas le nom du spectacle; je savais que c’était Issam Abou Khaled et le Festival Samir Kassir, alors j’y suis allée. J’ai toujours aimé le concentré de ce dramaturge et comédien. J’ai toujours aimé son côté hors des sentiers battus. J’ai été époustouflée par ce texte, Carnivorous, tout aussi concentré de notre époque avec tous les rebondissements et les montagnes russes dignes du théâtre et du théâtre de nos vies. Des jeux dont on se demande comment on sort indemne ou presque. Indemne, l’est-on vraiment ? Si on en sort d’une façon ou d’une autre, c’est grâce à des Issam Abou Khaled, à l’art, aux arts vivants, à ces créatifs qui innovent, s’amusent, osent aller dans le nouveau, et dans la simplicité, dans une époque surchargée et surpeuplée.
Sur scène, rien qu’un canapé et deux individus, puis trois, et toute la tragédie humaine ; du XXIe siècle en Orient. Des attentats qui vous enlèvent la vie du jour au lendemain ; le doute ; l’usure du couple. De la technologie qui envahit les existences, de la mère comme du fils chacun à sa manière. De l’isolement, de la volonté de se refaire, la chirurgie esthétique : se refaire les seins pour exister, être vue, être touchée.
De l’enquêteur inquisiteur, voyeur et violeur. L’enquêteur, crapule à l’image de toutes les crapules qui sévissent dans les sociétés de non-droit, comme la nôtre. La sidération. Le mari tétanisé ne hurle pas sa colère, sa douleur, conseille à sa femme de se laisser faire, sans bouger. La sidération, la peur. Notre société. L’enquêteur est passé sur leurs vies, les a éclaboussées. Et puis rien. On continue comme si de rien n’était. Le silence et l’évitement et puis on découvre la méprise, trop tard ; le mal a été fait. La pièce se termine sur la méprise. Toute notre existence ici est-elle basée sur une méprise ? « Le Liban, une erreur de l’histoire », comme l’aurait dit Henry Kissinger ? Issam Abou Khaled nous laisse avec la méprise. On en fera ce qu’on voudra… On sort la gorge nouée.
Le jour même ou la veille – ces jours se ressemblent –, on est sidéré par l’assassinat inepte et sauvage d’un jeune étudiant qui fêtait son anniversaire. Buté à bout portant par des voyous récidivistes, affiliés à tel ou tel autre maffieux ou seigneur de la guerre, pas finie. Les réseaux sociaux s’excitent, peine de mort ou pas… pour oublier quelques jours plus tard. L’actualité du jour supplante celle d’hier. C’est ainsi que l’on a survécu, d’accord ; mais c’est aussi comme cela que l’on meurt. Entre-temps, un jeune homme est mort et une mère éplorée pleure son enfant. Lui survivra-t-elle? Ils ne sont pas les premières victimes de la loi de la jungle. Quand les mères n’existent plus, ne peuvent plus donner, plus rien n’est possible.
Et puis quand on l’a un peu digérée, on se demande pourquoi une telle pièce qui mérite d’être jouée partout dans le monde tant elle soulève une problématique, devenue hélas, commune, ne passe qu’un soir. Toute représentation d’un soir ne passerait pas par les crocs de la censure. Au-delà, elle doit aller montrer patte blanche. Le drame de la censure, c’est qu’elles génère l’autocensure. En espérant que cette première fasse preuve d’intelligence et d’humour… Au lieu d’être fies de nos productions dignes souvent du meilleur théâtre international, nous les étouffons dans l’œuf comme nous étouffons toutes nos fortes productions, la révolution du Cèdre en premier. On a envie de hurler, de crier : stop, arrêtez… de gueuler : arrêtez de tout étouffer dans l’œuf et de tout faire avorter. Et puis on se console avec Marguerite Duras : « Écrire, c’est hurler en silence. »

 

Chercher un appartement seule à Beyrouth

J’ai arpenté les rues de Beyrouth, du moins de plusieurs quartiers, une par une, les rues de certains bourgs en hauteur aussi. Quoi de mieux que de marcher et de rencontrer les gens du quartier, pour connaitre, reconnaître et se reconnecter. A la recherche d’un appartement, mieux que tous les agents immobiliers, les habitants du quartier. Chaque jour, j’ai compris un peu mieux ou encore une fois, ce qui m’attachait au pays.

Chaque épicier ou presque, chaque coiffeur ou presque, chaque résident du quartier prenant le temps de vivre, chaque fleuriste, chaque pompiste me prenait par la main pour un appartement libre ou me donnait un numéro à contacter. Certains étaient plus curieux que d’autres : ‘‘Pour qui l’appartement ? Pour toi seule ? Y a un foyer là-bas’’, ou alors ’’Il te faut une seule chambre, un studio, quoi ?’’. Une femme seule n’a pas droit à une existence décente, une femme seule ça ne compte pas. Seule la famille compte, seule la famille a droit à un logement. Une femme seule, ça s’enferme dans un foyer, ça n’a pas d’aspirations. Ou alors, y a ceux plus touchants qui se sentent concernés et qui se proposent de vous trouver un mari plutôt qu’un appartement. Selon eux, c’est plus facile, vu les prix de l’immobilier.

Et puis on se perd un jour par mégarde pas loin de l’aéroport, du bois des pins et de la mer ; on prend une bifurcation par erreur et on se trouve soudain ailleurs. Dans un quartier avec une densité au centuple – déjà que dans les autres, elle n’est pas des moindres – avec des voiles au centuple. Il y a bien plusieurs Liban et il y a bien aussi un Liban de la convivialité et de l’entraide. Dans un village vert en hauteur, des habitants que j’interroge s’interpellent l’un l’autre, s’attroupent autour de moi, m’emmènent chez un tel et un autre tel, me présentant comme une amie, sinon on ne me louerait pas, me dit-on. Question préalable ‘‘Tu viens d’où ? De quelle région?’’, car ici, on ne loue pas aux ‘‘étrangers’’. Les stigmates de la guerre sont encore dans les esprits. Combien de temps faut-il pour laver la confiance brisée, la violence passée ? Un quart de siècle plus tard ; la comédie du silence n’a rien transformé. Blessures à fleur de peau. Ce mois de recherche me dit long sur le pays et sur moi-même ; le terrain, le meilleur miroir.
Quand on demande de fermer la porte d’entrée la nuit dans l’immeuble où on emménage et que l’on se voit opposer ‘‘ça n’est pas possible, ça fait quarante ans qu’ils gardent la porte ouverte’’, et qu’on leur dit ‘‘oui mais les temps ont changé ; il y a quarante ans, on laissait même les portes des maisons ouvertes, ce n’est pas une raison’’ ; on réalise que pour beaucoup d’entre nous, nous sommes manifestement encore coincés il y a quarante ans, chacun à sa manière ; qui de ne pas reconnaitre l’insécurité actuelle et autre des lieux, qui de ne pas reconnaitre que la guerre a pris fin, etc. Insécurité, hospitalité et solidarité aussi : un inconnu m’apercevant dans la rue va m’aider à porter les valises et les poids. A Paris du temps où j’y habitais, mille fois j ai porté les valises jusqu’au sixième sans ascenseur ; je n’ai jamais trouvé, même contre monnaie, quelqu’un pour se dévouer et me les monter.

‘‘Bienvenue à la nouvelle voisine’’. Le marchand d’en face m’envoie un escabeau. ‘‘Que cet emménagement soit béni’’. Ça touche ces expressions ; dans le fond elles sont pleines de sens. On ne sait pas si c’est réellement l’intention de celui qui les dit ou si ce sont des formules creuses ; en tous cas, ça fait du bien. Et il vaut mieux qu’elles soient dites plutôt que non dites. On sait pourquoi alors, on se souvient pourquoi on avait fait le choix de retourner au pays. Souvent on oublie dans le quotidien chaotique de cette terre ; il faut se le rappeler pour tenir… si on veut tenir, là.