Paysage de nos larmes

 

Croire ou ne pas croire ? Telle est la question quasiment ontologique – du même ordre que la shakespearienne ‘‘Etre ou ne pas être’’ – que pose le spectacle ‘Paysage de nos Larmes’ du Collectif Kahraba. Croire ou ne pas croire ? En Dieu ? On a tendance, surtout par les temps actuels, à assimiler la question à une question religieuse. C’est de croire en l’homme ou pas qu’il s’agit ici. Croire en l’homme ou croire en Dieu, c’est kif kif au final, si Dieu n’est pas assimilé au Dieu des grandes religions monothéistes. Croire en quelque chose… de plus grand que soi. Car celui qui ne croit en rien est dangereux et malheureux. Tout autant que celui qui croit en n’importe quoi. Au-delà de Job qui représente l’archétype du Juste dont la foi est mise à l’épreuve, c’est la nécessité de la poésie que rappelle ce spectacle. Et la nécessité d’exprimer. Car ‘‘toute parole qui n’est ni prononcée ni écrite, n’est pas entendue’’ comme l’annonce très clairement d’emblée le texte. L’homme est le seul à croire en la poésie d’après Matei Visniec, l’auteur roumain d’un texte qui n’est pas loin de rappeler dans la torture et la cruauté, ‘La vingt-cinquième Heure’, imaginée par un autre Roumain Vigil Gheorghiou qui en est devenu célébrissime.

Heureusement qu’il y a les mythes et la poésie, qui a rendu ce moment magique et la marionnette squelette si belle, surtout lorsqu’elle se mouvait sur l’impulsion de comédiens tout aussi présents que discrets. Les hommes se confondent avec la marionnette. N’y a-t-il pas aussi la quelque chose de symbolique ? Petits humains, mus par des forces obscures et autres, que nous avons peut-être parfois – rarement ? – le choix de suivre ou pas ? ’’Je crois en l’homme’’ répète à satiété cette marionnette décharnée.


[Photo : © Éric Deniaud]

Peut- être que ce collectif féru d’art, de poésie et d’engagement a-t-il choisi de s’appeler Kahraba parce qu’il n y a plus de courant ; pour faire des étincelles. Ils font plus d’étincelles que l’EDL. Avec leurs spectacles, ils alimentent le courant. Avec leur poésie. Job est dans tous ses états, mais le spectacle est beau. Cette fin de semaine a quelque chose de triste. C’est aussi le quarantième de Samir Frangié, un certain monde qui s’en va. Au cinéma, j’ai vu ‘Nour’, un film de chez nous : la violence du système patriarcal et le statu quo eu égard à la question du mariage des mineures comme tous ces statu quo auxquels nous nous accrochons urbi et orbi au risque d’imploser… Un autre genre de torture. Paysage de nos larmes. Violence sociale, familiale, conjugale et celle du silence ; mais Job continue à croire en l’homme.

On marche à la sortie du théâtre avec Lina Abyad, metteure en scène engagée ; plusieurs personnes nous suivent ou nous abordent successivement, pour certaines avec hésitation, pour d’autres avec plus d’audace. Hamra serait encore propice à la rencontre. Ils ont repéré Lina : des étudiantes en littérature arabe veulent la convier à un évènement ; un artiste syrien exilé qui arpente la rue a envie de s’entretenir avec elle, un jeune couple à T-Marbouta la hèle. Ils ont soif de littérature, de théâtre. Ca rassure. Ils continuent à croire en l’homme. L’art est une fracture dans ce monde fracturé. Dans la fracture un peu de lumière.

Il y a les tenants de ’’l’homme est un loup pour l’homme’’, Hobbes qui saute aux esprits dans la salle obscure ; les tenants de Rousseau, l’homme bon par nature, corrompu par la société et puis les tenants de la poésie. Sans celle-ci la condition humaine serait insupportable.

’’Sans savoir pourquoi
J’aime ce monde
Où nous venons pour mourir’’

(haiku japonais, Natsume Soseki)

Et un autre japonais, Tite Kubo, pour ceux que la réponse par l’affirmative quant à croire en l’homme titille : ’’Ne crains pas les illusions, c’est déjà sur elles que le monde repose’’.

paru dans l’Agenda Culturel

Photomed Liban, un rendez-vous avec la Méditerranée dans son âme, changeante

Le Festival Photomed Liban est devenu un rendez-vous annuel attendu des artistes mais aussi des aficionados de la photo. De par la richesse de sa programmation et de par le nombre de photographies présentées, il constitue le plus important festival de photo au Moyen Orient. De par la liberté qu’il cultive aussi en donnant à voir des regards multiples et divers dans un environnement ou les grilles de lecture sont de plus en plus étroites. La lecture que fait Guillaume de Sardes, Directeur Artistique de  l’exposition, mérite en elle-même, un arrêt. Les textes du romancier, également photographe, qui accompagnent l’exposition nous plonge d’emblée dans la Mare Nostrum d’aujourd’hui, avec sa part d’inchangé et d’indompté. 

Trois thèmes sont à l’honneur dans cette quatrième édition du festival: Beyrouth, le cinéma, et la poésie des ruines. Des thèmes, des rencontres et des échanges à travers lesquels les organisateurs visent à «concourir au rapprochement des peuples à travers un art, la photographie, dont (ils) revendiquent l’universalité» comme le dit Mr Philippe Heullant, Président du Festival. Et à travers lesquels, ils suscitent au-delà de l’émotion, assurément des interrogations et réflexions.

 

Si parfois elle enjolive, la photographie, dans le présent et l’instantané est dans ce sens, sans pitié, car le présent est ce qu’il est et Beyrouth, objet de prédilection de cette exposition n’est plus celui des cartes postales. Apres sa guerre, la ville est abandonnée à son sort, multiple, dont ce festival rend bien compte. Georges Awdé,  basé,  au Qatar capture des refugiés, dans la beauté des corps adolescents, trop tôt initiés à la cruauté de ce monde en conflit ;  Giulio Rimondi quelque chose de l’attente et tout à la fois d’ineffable à l’heure ou tombe le jour sur la ville; Danielle Arbid et Lara Tabet, les corps et les âmes qui s’y dénudent et jouissent, se frayant leur propre chemin entre les roseaux sauvages de Raouché, les boites de nuit ou les plateaux de tournage.

La Méditerranée, matrice de l’exposition, n’est pas celle de la dolce vita – à l’exception des photos de Riboud – que nous portons dans notre mémoire collective. Et si les clichés de Richard Dumas sur les tournages d’Antonioni, renvoient à la solitude de l’homme en dépit du glamour de Cinecitta et de l’amour, ceux des artistes d’aujourd’hui renvoient plus à une réalité des corps et des vies dans leur pleine humanité avec ce qu’elle a d’ambivalent: celle de jeunes  refugiés syriens perdus dans l’attente et l’entre deux ; celle des bimbos siliconées qui se dorent et s’exhibent sur les plages de cette même mer qui broient ses fils, migrants d’un rivage à un autre… lorsqu’ils l’atteignent. La Méditerranée ici n’est plus celle d’Ulysse et du voyage. Même le regard occidental comme celui de Nick Hannes l’a compris. Sa photographie comme celle des autres européens de l’exposition n’est pas orientaliste ; elle donne à voir sans pathos, avec empathie du moins. C’est le cas aussi avec Nicole Herzog Verrey dont l’exposition a  inauguré le festival et qui restitue toute leur splendeur aux vieilles pierres lesquelles se trouvent en concurrence avec les échafaudages, le métal et le béton. Là encore un entre-deux, un sentiment d’attente ou de suspension : l’art de vivre méditerranéen semble lui aussi suspendu. Par delà la frénésie humaine, Herzog Verrey en revient à la pierre et aux arbres, solides et impassibles dans leur présence. La pierre, elle aussi s’érode. C’est le sujet de Ferran Frexcia , celui de la fragilité des choses y compris celle de la pierre, récupérée par la nature, qu’il s’agisse de palais ou de bâtiments industriels. Et quand ce n’est pas le temps qui use, c’est le feu qui brule comme le montre la série consacrée au Grand Liceu à Barcelone.

Aux cotés des photographes exposés choisis de part et d’autre de la Méditerranée, d’une génération et d’une autre, cinq galeristes libanais ont aussi ouvert leurs portes au public présentant des artistes qu’ils défendent : Galerie Agial avec Clara Abi Nader, Galerie Alice Mogabgab avec  Maria Chakhtoura, Galerie Janine Rubeiz avec Rania Matar et François Sargologo, Galerie Tanit avec Gilbert Hage, et The Alternative avec Michel Zoghzoghi. En parallèle du festival un prix de Lectures de portfolios est remis tous les ans. C’est le célèbre photographe français Richard Dumas qui en présidait le jury cette année.  Le premier prix est exposé à Photomed France l’année qui suit ; le deuxième prix à l’Institut Français à Beyrouth.  Le soutien continu de l’Office du Tourisme du Liban a  Paris et de grandes institutions comme la Banque Byblos, LIA Assurance et Le Gray ainsi que des ambassades Suisse, d’Espagne et d’Italie et de l’Institut Français, promettent des éditions à venir denses et le désir de continuer à promouvoir Beyrouth comme une «ville de tolérance» et de «militantisme » selon les mots de Guillaume de Sardes. « N’importe quelle image a une charge politique en creux »  confesse-t-il, quand bien même ce n’est pas le politique n’est pas le propos de l’exposition. Quand les sujets abordés par les différents photographes libanais, qu’il s’agisse de départ ou de retour, traitent de frontières qui s’effacent et de rencontres qui se font… le directeur artistique de l’exposition y a vu «une volonté de parler de liberté ».

En cas de doute… Conversation du soir

Ecrit il y a plus de deux ans, sur une commande spéciale qui n’a plus vu le jour; le climat actuel délétère, le doute qui me saisit quant a mon choix de résidence, et le récent départ de Samir Frangie, grand défenseur de l’amour du Liban,  m’a donné envie de relire ce texte. Pour comprendre un peu pourquoi malgré déchets et déchéance, nous sommes toujours habités par ce lieu ou nous sommes nés.

 

«Ecrire est la démarche qui consiste à lancer un appel souvent pathétique à la conversation. Ecrire c’est renoncer à l’orgueilleuse solitude pour entrer dans le monde du contact, ce fantastique monde du nous. Alors celui qui dit n’est pas moins important que celui qui écoute. Le mot ne devient parole que lorsqu’il est capté. Ce soir vers vous je vais, avec tendresse ». Nadia Tueni
Un message pour le Liban me demande-t-on ; libre. C’est vague. Les idées ne viennent pas d’emblée : quelle orientation donner à ce papier ? Quel message puis-je bien vouloir porter à cette terre de toutes les complexités, à une géographie disloquée par la folie des hommes ? Je ne sais pas comment on s’adresse à un pays, a fortiori comme celui-ci ; à cette entité que des siècles d’histoire n’ont pas permis de cerner encore. Comme si on s’adressait à un amant, à une mère, à un maitre ? Qui est le Liban ? Il est peut-être tout ceci à la fois pour moi… Apres tout faut- il le savoir ? Je l’aime et je veux bien lui «lancer ce pathétique appel à la conversation » comme dit la poétesse.
Le Liban pour moi sont des hommes que j’ai rencontrés qui m’ont touchée et marquée plus que partout ailleurs ou presque ; peut-être parce qu’il y avait quelque chose de moi en eux ; certains avec qui j’ai pu nouer « une conversation » ; certains dont j’ai pu suivre la pensée et le cheminement ; d’autres dont j’ai pu constater l’engagement, dont j’ai pu être témoin des rêves et des actions qui ont suivi et plus simplement , d’autres encore dont j’ai pu être récipiendaire de l’hospitalité et de la générosité . Le Liban est pour moi un sol que j’ai foulé, à vélo, à pied ; nord, sud, mer, montagne, est, ouest… depuis mon enfance, mais surtout plus récemment, ces dix dernières années. Des barrages que j’ai du traverser. Des a priori que j’ai pu casser. Des histoires qui m’ont inspirée. Des poètes, des écrivains, des penseurs, certains qui ne sont plus de ce monde, que je n’ai connus qu’à travers leur œuvre mais qui résonnaient tellement que j’avais presque le sentiment de les connaitre ; d’autre bien réels en chair et en os, des auteurs, des cinéastes, des médecins, des entrepreneurs, des artistes, des architectes, des femmes ; nombreuses…. Une société civile – qui fait au final plus de social que de civil, à défaut d’un système social – des femmes notamment, engagées au plus près du terrain ; au fil des ans. Non pas un an, deux ou cinq comme qui vient en mission humanitaire et s’en va une fois la mission achevée ou les fonds exhumés ; mais de manière plus ample ; sur le terrain dans l’humain, dans le réel. Durant la guerre ; mais aussi après la guerre. Après l’excitation et l’instinct de survie. Au-delà de l’intensité d’un temps. Des femmes, des mères qui s’inscrivent dans une continuité sereine et solide, auprès des défavorisés; des enfants malades, des retardés, des vieux ; auprès des veuves; des illettrés… de tous ceux que nulle structure étatique ne prend en charge. Des femmes, et des hommes qui savent reconnaitre aussi les talents, la culture… tout ce qui vous fait grandir ; et qui les promeuvent. Initiant festivals, marathons, ONG, associations, etc urbi et orbi. Attentats ou pas, Daech ou pas, touristes ou pas.
Avec tous ces hommes et ces femmes j’ai causé en arabe, en anglais, en français… selon qu’il s’agissait de finances, d‘élucubrations métaphysiques, de colère ou de poésie, etc. Ou ailleurs qu’ici pourrais-je parler toutes ces langues à la fois et d’autres aussi ? En arabe, en anglais et en français, je suis allée avec mes longs cheveux blonds et mon air occidental, avec des journalistes européens à la rencontre des habitants des villages du Sud après la guerre de 2006*. Je suis allée dans les camps palestiniens de Ain el Heloue, de Nahr el Bared et de Baalbeck* ou les femmes ne me laissaient pas repartir sans un sac immense de galettes, cuisinées avec leurs mains nouées pas l’âge et par la vie. Elles étaient le plus souvent voilées et elles m’accueillaient parmi elles sans problème, avec mes mèches à l’air ; et elles me parlaient… Autrement voilée, une religieuse catholique qui s’occupait d’adoption et qui portait sur ses épaules le lourd fardeau de secrets de famille et d’une mécanique installée, m’avait livrée avoir choisi après de longues années la voie du cœur, à l’encontre parfois de conventions tacites – pour alléger les souffrances d’autrui. Afin de s’inscrire dans son temps, celui de la liberté d’aimer et de donner, comme elle le souhaitait ; celui de la liberté de penser. Les deux femmes voilées avaient ainsi choisi leur camp, chacune à sa façon, celui de lever le voile. «La liberté, c’est l’initiative » dit la psychanalyste Julia Kristeva.
J’ai aimé ces femmes, j’ai aimé ces gens, à Baalbeck ou à Bent Jbeil, à Ehden, à Bourj Hammoud, à Maasser el Chouf… J’ai compris par leur accueil et par l’aisance de notre contact, en les regardant un peu vivre et en partageant quelques moments avec eux que le Liban au ras de la campagne, au ras de la vie, n’était pas fait de dissensions, ni de conflits. , ni de venin, ni de religion. Ces gens là, ce terrain là m’ont donnée espoir – même si un accueil plutôt hostile dans le souk des bijoutiers à Tripoli, lequel est pourtant a priori destiné à la gent féminine, a pu me laisser pensive. C’était en 2007, en 2008. Maintenant, je ne sais pas ; je ne sais plus… Mais j’essaie de me souvenir de ceci quand le doute vient semer sa graine d’angoisse et de fantasmes. Que oui, c’est bien sur le terrain, dans mon corps, que j’ai éprouvé ce Liban-là… non pas de façon studieuse ou intellectuelle. Non ; vraiment dans l’expérience, au plus près des mines, des champs de pavot et des camps de la détresse ; auprès de ruines vieilles de mille ans et d’une montagne âpre ou verte et sage d’autant. Au plus près d’un fervent concert de Majida el Roumi dans un palais des émirs comble, au lendemain d’un attentat meurtrier annonciateur de milles peurs, de mille rancœurs… Au plus près de tout cela, il y avait encore de la vie et de l’amitié.

 

  • * dans le cadre de mes fonctions de Responsable de la Communication et des Medias au bureau d’Aide Humanitaire de la Commission Europeenne

 

Beyrouth Barcelone, Espace de vil…le

L’architecture crée l’atmosphère. Tadao Ando, lauréat du prix Pritzker en 1995, équivalent du prix Nobel en architecture dont l’œuvre traduit le rapport particulier des japonais à la nature, fait remarquer que  «l’objet de l’architecture est de créer des boites pour y faire naitre des relations humaines (…) des boites dans lesquelles s’unissent l’homme et la nature». « Il faut, à travers l’architecture, redire l’importance du vent, de la lumière, en faire les piliers d’une architecture économe en ressources, en énergie. (…)  En architecture, ce qui compte, c’est la philosophie qui la sous-tend, la façon dont s’installe dans une construction toute la richesse de l’expérience, des émotions, des sensations accumulées au cours d’une vie. Je veux offrir des lieux où les gens sentent qu’ils peuvent vivre ensemble» dit-il.

Ici, on nous offre des lieux ou nous isoler, nous emmurer, nous éloigner…. de la nature, de la rue, de l’autre.  Plus on sort du pays, plus on expérimente  des lieux qui  nous enveloppent, nous touchent ou qui nous absorbent, plus on réalise le rôle de l’architecture ; majeur. Nos architectes libanais installées en France, Hala Warde, Roueida Ayache (Architecture Studio), Lina Ghothmeh parlent de la mer, de la lumière, de leur vision de Beyrouth, ville de Méditerranée par excellence. Elles ont toutes encore dans le cœur la passion du Liban, de la mer. Elles circulent entre un musée de la mémoire en Estonie, le Louvre d’Abou Dhabi et un projet de musée d’art moderne à Beyrouth…Cet amour de la mer qui nous habite ; «Homme libre toujours tu chériras la mer». Warde, Ayache et Antoine Chaaya (Renzo Piano) relèvent tous, comment Barcelone a intégré la mer. Haut lieu de l’architecture  dans les années de Gaudi, la cité catalane continue à faire émerger de nombreux architectes et designers, on y voit combien l’architecture impacte les hommes et comme il est important de penser l’espace. Non, il ne suffit pas d’un toit… A Beyrouth voire même sur la cote et à la montagne, nous allons de plus en plus vers des communautés fermées «gated communities», des immeubles sans balcon, des balcons fermés ou vitrés. Tout est fermé. Ville de Méditerranée de plus en plus tournée sur elle-même. La formule hugolienne  prend tout son sens pour moi : «l’architecture, ce grand livre de l’humanité ».

Pendant que les « gated communities »  et les tours s’érigent  pour dévorer l’espace public et privé au Liban, nos architectes en France, pensent les nouveaux matériaux, la nature, comment s’y fondre et comment produire de  l’énergie. Nous, en sommes à dénaturer pour cimenter, figer : le bois de Beyrouth, la plage de Ramlet el Bayda, et dernier en date la promenade du Beirut Waterfront vouée à devenir un Zaitouneh Bay II. Nous avons assurément perdu de vu le sens étymologique du mot nature : force engendrante. Les lieux de rendez-vous à ciel ouvert sont tous barrés, et la possibilité d’une rencontre avec. Les architectes libanaises en France qui rêvent d’un projet côtier peuvent continuer à rêver. Certains projets immobiliers sont suspendus sous l’effet de la société civile mobilisée puis reprennent quelques temps plus tard. La lutte est épuisante. Alors un jour on s’en va on choisit Barcelone ou Lisbonne, pour la mer, pour la montagne, pour la cote, pour exactement tout ce que nous avons ici mais que nous n’avons plus vraiment ; pour la Sécurité Sociale  qui fait que quiconque se présente à un hôpital est soigné gratis ; qu’il soit espagnol ou étranger, touriste ou résident, assuré ou pas, etc. On choisit Barcelone pour les Velocity, à 49 EUR à l’année. Tout ceci dans une Espagne parent pauvre de l’Europe. Pour déjeuner à 12 EUR  ou 20 EUR la plus somptueuse paella, pour le plaisir de manger au resto quant a Beyrouth le delivery fast food en coutera plus. Quelle différence entre Beyrouth et Barcelone ? Barcelone tend ses bras, Beyrouth tourne le dos. Barcelone accueille, Beyrouth frime… sans Sécurité Sociale, sans électricité, sans eau, avec des déchets et choisit un jour de pleine lune, ou pas, d’augmenter les taxes à tout va pour financer  les salaires de fonctionnaires indolents. Le BA ba des principes économiques ne semble toucher ni de près ni de loin les dirigeants ; qui plus est s’auto-prorogent comme c’est le cas du Parlement.

Des dirigeants qui n’arrêtent pas les ravages de la ville;  qui n’ont pas compris que «l’espace public est intégrateur, que sa dimension mesure la qualité de vie d’une ville»; le plaisir aussi dans un certain sens comme le dit Ayache  de par le partage, la sociabilité, l’interaction qu’il favorise.  A Beyrouth, zéro urbanisme, zéro jardins, zéro piazzas et un front de mer dévoré… Quelques belles baraques, quelques beaux immeubles seulement ; « on a des mots mais pas la syntaxe »  dit Roueida Ayache. Aurions-nous perdu le sens du plaisir et notre latin ?